A quoi va ressembler le nouvel EDF

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«Chers actionnaires, je vous remercie d’être venus nombreux… » C’est un Jean-Bernard Lévy détendu qui est apparu à l’assemblée générale d’EDF. Trois mois plus tôt, il avait été reconduit au poste de PDG, une première depuis Marcel Boiteux en 1984. Mais, le 16 mai à la salle Pleyel, cet amateur d’opéra n’est pas allé jusqu’à pousser la chansonnette. Ce second mandat de quatre ans ne sera pas une sinécure.

Sa feuille de route contient un dossier compliqué et anxiogène : la réorganisation du groupe. L’idée étant de le séparer en deux parties. L’une intégrerait le nucléaire et peut-être les actifs hydrauliques et serait renationalisée (il faudrait alors trouver 8 milliards d’euros pour indemniser les actionnaires privés). L’autre comprendrait les renouvelables, les réseaux, les services énergétiques, le commerce et serait une filiale de la première. Délestée du risque nucléaire et pourvue d’activités régulées, cette seconde entité serait introduite en Bourse avec la perspective de dégager une valorisation supérieure à celle de l’EDF d’aujourd’hui (38 milliards d’euros). Baptisé Hercule, ce plan doit être bouclé avant la présidentielle de 2022. Dès le 28 mai est organisée une réunion du comité de la stratégie du conseil d’administration d’EDF. En juin, un projet sera présenté aux syndicats. Et, à la fin de l’année, Jean-Bernard Lévy remettra des propositions au gouvernement qui aura le loisir de les suivre, d’emprunter une autre voie ou d’opter pour le statu quo. Lors de l’assemblée générale, le PDG a précisé que le changement de structure n’était « en aucun cas un démantèlement ». Le pacte social avec le statut particulier des agents d’EDF, dont sont assujettis deux tiers des salariés de l’entreprise, devrait donc être préservé. Les syndicats n’en restent pas moins inquiets. « Nous défendons l’entreprise intégrée, il est inconcevable de voir EDF démontée », indique Sébastien Menesplier, secrétaire général de la FNME-CGT.

Nucléaire moins rentable

C’est Emmanuel Macron qui, en novembre dernier, a demandé à EDF de revoir son modèle. Trois ans plus tôt, alors qu’il était ministre de l’Economie, il avait déjà émis le voeu de « rompre le lien entre les activités dans le domaine du nucléaire en France et le reste du groupe ». Ces dernières années, le paysage dans lequel EDF évolue a changé. Le nucléaire, qui fut longtemps sa vache à lait – « un réacteur amorti rapporte environ 200 millions d’euros par an », estime l’expert Franck Rabut, PDG de l’électricien Novajoule -, est désormais moins rentable. L’électricien peine à construire de nouvelles centrales. L’EPR de Flamanville accumule les surcoûts (environ 6 milliards d’euros) et les retards (dix ans et peut-être deux ans de plus en raison de soudures défectueuses). Alors qu’en 2021 le gouvernement devra se prononcer sur le lancement d’un programme de nouveaux réacteurs. Pour mener le chantier, Lévy a réorganisé son comité exécutif, en nommant notamment le très politique Cédric Lewandowski à la tête du parc nucléaire.

Dette élevée

Quelle que soit la décision, les éventuelles nouvelles centrales ne seront pas consolidées dans le bilan d’EDF, comme c’est le cas pour l’EPR britannique d’Hinkley Point (environ 15 milliards d’euros). « Les grands projets nucléaires ne peuvent plus se financer sans le soutien de l’Etat », note Nicolas Goldberg, senior manager au cabinet Colombus Consulting. D’où l’idée de rapatrier le risque nucléaire dans une structure 100 % étatique.

Ce qui éviterait de grever une dette déjà élevée de 33 milliards d’euros, et même 70 milliards si on y intègre les engagements hors bilan. Ces derniers temps, la dette se creusait au rythme de 4 milliards d’euros par an. Grâce au soutien de l’Etat (3 milliards d’augmentation de capital et 5 milliards de dividendes perçus en titres et non en cash depuis 2016), aux cessions d’actifs (10 milliards) et à un plan d’économies (1 milliard par an), EDF est parvenue à contenir l’hémorragie. Mais ces efforts risquent de ne pas suffire, car le groupe fait face à un mur d’investissements d’environ 100 milliards d’euros, avec notamment la prolongation de la durée de vie des centrales de quarante à cinquante ans, voire soixante ans. D’où l’intérêt d’un changement de périmètre.

La réforme permettrait par ailleurs de clarifier les règles du jeu entre EDF et la concurrence (Engie, Total, ENI). Aujourd’hui, l’ex-monopole est encore hégémonique avec 26 millions de clients, mais les opérateurs alternatifs dont le nombre est passé en quelques années de 3 à 27 lui mangent la laine sur le dos. Tous les mois, ils gagnent environ 100 000 clients. Les concurrents bénéficient aussi d’un mécanisme appelé Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) qui leur permet d’acheter à EDF un quart de sa production nucléaire au prix de 42 euros le mégawattheure. Au fil des ans, ce dispositif a généré des effets pervers. Quand les prix de gros sont supérieurs à 42 euros, ce qui est le cas actuellement, les alternatifs exercent leurs options. « EDF subventionne la concurrence pour qu’ils lui prennent des parts de marché », résume l’économiste Elie Cohen. En revanche, lorsque les prix de gros chutent comme ce fut le cas en 2015-2016, les opérateurs privés s’approvisionnent sur le marché spot et EDF se retrouve avec des surcapacités qu’il est contraint de brader.

« L’Arenh nous fait perdre entre 500 et 800 millions d’euros par an », déplore un directeur d’EDF. L’électricien demande sa suppression, l’idée étant que tous les énergéticiens, EDF compris, puissent s’approvisionner sur le marché de gros. Pour que cette réforme ait lieu et pour qu’elle soit acceptée par Bruxelles, il faut qu’il y ait une séparation claire entre la production nucléaire d’EDF et ses activités de commercialisation. Ce qui veut dire créer deux entités différentes. Aujourd’hui, on est au début du processus. Pour Jean- Bernard Lévy, le chemin est long. Le PDG devra convaincre toutes les parties prenantes et en premier lieu les salariés d’EDF. Un travail d’Hercule.

SOURCE : CHALLENGES.La réorganisation esquissée par le PDG permettrait d’introduire en Bourse une filiale délestée du risque nucléaire, avec pour objectif une valorisation supérieure à celle du groupe actuel.

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