Economie : La réponse aux “Gilets jaunes”, risque potentiel pour l'obligataire

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par Abhinav Ramnarayan et Dhara Ranasinghe

LONDRES, 11 janvier (Reuters) – La réponse budgétaire de la France au mouvement social des “Gilets jaunes” pourrait marquer un tournant pour le marché obligataire de la zone euro si elle ouvrait une période d’augmentation de la dépense publique et de recours accru à la dette alors que la Banque centrale européenne (BCE) vient de mettre fin à ses achats de titres.

L’assouplissement budgétaire peut être un moyen pour les gouvernements de la région d’apaiser les tensions sociales liées au pouvoir d’achat et d’endiguer la montée des mouvements politiques populistes à moins de cinq mois des élections européennes.

Mais il suppose une augmentation des émissions d’emprunts d’Etat, au risque de susciter l’inquiétude sur la capacité des pays concernés à assurer durablement le service de leur dette, tout en compliquant le retour de la BCE à la hausse des taux d’intérêt.

De ce point de vue, la situation française est capitale: les allégements fiscaux et les mesures sociales annoncés le mois dernier par Emmanuel Macron pour tenter d’apaiser les “Gilets jaunes” pourraient se traduire par un coût budgétaire de huit à dix milliards d’euros. Des milliards dont Paris empruntera l’essentiel sur les marchés.

L’Italie et l’Espagne prévoient elles aussi d’augmenter la dépense publique cette année et l’Allemagne, touchée par un ralentissement brutal de son économie, pourrait devoir remettre en cause sa rigueur budgétaire.

“S’il y a une flexibilité budgétaire accrue avec l’Italie et la France, ce sera le début d’une nouvelle ère, un point d’inflexion en terme de politique budgétaire”, résume Frederik Ducrozet, stratège de Pictet Wealth Management.

En France, le virage politique devrait se solder cette année par un déficit budgétaire dépassant la limite des 3% du produit intérieur brut (PIB) fixée par l’Union européenne.

Sur le marché de la dette souveraine, cette perspective s’est traduite par un creusement de l’écart de rendement entre les obligations d’Etat françaises à dix ans et leurs équivalentes allemandes: ce “spread” a dépassé 50 points de base au début du mois pour la première fois depuis avril 2017, contre moins de 25 points au printemps dernier.

PLUS DE DÉPENSE = PLUS DE DETTE

Le déficit italien, bien que revu en baisse, devrait se creuser par rapport aux dernières années pour atteindre 2,04% du PIB.

Dans l’immédiat, les conséquences à l’échelon européen restent limitées: la Commission européenne prévoit pour la zone euro un déficit budgétaire global de 0,8% du PIB en 2019 après 0,6% en 2018 et l’impact des mesures françaises ne devrait pas dépasser 0,1 point de pourcentage selon plusieurs analystes.

Le risque est plutôt que le relâchement budgétaire en France et en Italie, deuxième et troisième économies de la zone, créent un précédent pour les autres, y compris les plus endettées et les moins dynamiques.

En Espagne, le gouvernement a décidé une augmentation de 22% du salaire minimum, une hausse sans précédent depuis 40 ans. En Allemagne, le mouvement des “Gilets jaunes” français n’a pas encore poussé le gouvernement d’Angela Merkel à desserrer l’étau d’une politique budgétaire très rigoureuse mais il a reçu le soutien du mouvement de gauche “Aufstehen”.

Beaucoup d’observateurs jugent plutôt bienvenu le coup de pouce budgétaire à la consommation et à la croissance, dans des pays qui sortent d’une longue période d’austérité et dont la croissance faiblit.

Les analystes de Goldman Sachs estiment que les mesures annoncées pourraient ainsi augmenter de jusqu’à 0,4 point la croissance de la zone euro cette année.

PARIS ET ROME EMPRUNTERONT PLUS QUE PRÉVU

D’autres pensent au contraire que l’assouplissement budgétaire n’est pas forcément bénéfique.

“L’expansion budgétaire, quand on sait qu’elle va renforcer le potentiel productif de l’économie, c’est une bonne chose”, explique Karen Ward, responsable de la stratégie de marché de JPMorgan Asset Management.

“Tant qu’il s’agit d’une expansion budgétaire qui fournit une solution sur le long terme, très bien. Le problème, c’est que ça a tendance à ne pas être le cas et que dans ce cas-là, il faut se préoccuper de l’augmentation de la dette.”

Le ratio d’endettement (dette publique/PIB) de la France est proche de son plus haut historique à près de 100% du PIB, selon les chiffres publiés fin décembre par l’Insee.

La dette publique italienne, elle, dépasse la française par son montant (plus de 2.300 milliards d’euros) et représente plus de 133% du PIB selon Eurostat.

Pour intégrer les nouvelles mesures fiscales et sociales, Paris a revu à la hausse son programme d’émissions 2019 pour le porter à 200 milliards d’euros à moyen et long termes, un niveau record.

L’Italie, déjà premier émetteur de la zone euro, devrait emprunter environ 247 milliards, soit 10 milliards de plus que l’an dernier.

Selon les estimations de Barclays, les nouvelles émissions d’obligations d’Etat dans la zone euro, hors réinvestissements liés au portefeuille de la BCE, atteindront leur plus haut niveau depuis 2014.

(Avex Sujata Rao à Londres et Madeline Chambers à Berlin; Marc Angrand pour le service français, édité par Blandine Hénault)


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