Égypte : l’Europe et ses importations de gaz, enjeu majeur du dossier

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Et si l’Europe était l’enjeu final des événements actuels qui secouent l’Egypte ? Le tout sous forte odeur de gaz et de pétrole, bien évidemment.

Rappelons nous en effet que les ressources en hydrocarbures – et le tourisme – constituent les principales richesses du pays. Or, de nouvelles découvertes dans des gisements off-shore sont à l’heure actuelle en train de changer la donne au niveau de l’offre de gaz disponible au niveau mondial.

Le nerf de la guerre ? Rappelons qu’un immense champ gazier a récemment été découvert dans la partie orientale de la Méditerranéenne, au large de côtes maritimes on ne peut plus sensibles. « Annonce qui pourrait une nouvelle fois enflammer la région » avais-je annoncé d’ores et déjà en décembre 2010 sur le www.leblogfinance.com  …

Ajoutant alors que selon le groupe – américain – Noble Energy, société basé à Houston, Texas et principal opérateur du site, les réserves du gisement offshore de gaz naturel au large d’Israël baptisé Léviathan étaient estimées à 450 milliards de m3. Ce gisement ainsi que celui de Tamar constituant deux sites offshore très prometteurs découverts ces dernières années. Cette nouvelle estimation confirmait alors les précédentes estimations qui tablaient sur un passage du site de Léviathan du deuxième au premier rang des champs gaziers exploités par l’Etat hébreu en Méditerranée. Selon les estimations du groupe pétrolier, Tamar – qui se trouve à 90 km au large du port de Haïfa – possède pour sa part une capacité de 238 milliards de m3 de gaz. Il s’agit du plus important champ gazier au niveau mondial découvert ces dernières années.

En tout état de cause, des ressources qui devraient permettre à l’Etat hébreu de devenir exportateur de gaz, avais-je alors indiqué, en 2010. Reprenant les propos de David Stover, haut dirigeant de Noble Energy.

Le ministre israélien des Infrastructures nationales Uzi Landau, avait quant à lui précisé qu’ Israël pourrait devenir un exportateur de gaz vers l’Europe. « Nous sommes d’ailleurs prêts à collaborer à un tel projet avec des investisseurs étrangers, mais aussi avec la Grèce et Chypre » , avait-il même déclaré.

 – Quand les voisins de Chypre et d’Israël revendiquaient leur part du gâteau –

Mais, déjà à cette date, les voisins d’Israël ne l’entendaient pas de la même oreille. Lesquels comptent bien eux aussi profiter de la manne gazière. En dehors d’Israël et de Chypre, la Turquie,  la Syrie, l’Egypte et le Liban souhaitant défendre leur potentiel gazier respectif en Méditerranée.
La Turquie, ancien allié d’Israël, avait quant à elle protesté contre un accord de délimitation des zones économiques exclusives (ZEE)  conclu le 17 décembre 2010 entre Israël et Chypre. Ce dernier est destiné à permettre aux deux pays la poursuite des recherches off-shore d’hydrocarbures de part et d’autre.
Le ministre égyptien du Pétrole et des Ressources Minérales, Sameh Fahmi avait quant à lui annoncé au journal égyptien « Al-Masry Al-Youm » étudier « la question de revendiquer la part de l’Egypte dans les gisements de gaz trouvés au large de la côte israélienne ». Le ministre ajoutant par ailleurs que « déja trois autres pays, le Liban, la Turquie et Chypre considèr(ai)ent la possibilité de revendiquer le gaz des gisements exploités par Israël » .

Si la Syrie semble concentrée actuellement sur des affaires internes, elle n’en demeure pas moins grandement préoccupée par le partage de l’immense champ gazier que représente Leviathan. L’enjeu est double pour le pays : un enjeu international, ces nouvelles ressources étant susceptibles de remettre en cause sa contribution à l’approvisionnement de l’Europe toute proche, et un enjeu plus local, avec la mainmise sur les espaces maritimes riches en gaz et en pétrole souhaitée par les Alaouites.

Désormais, selon les contrôles de la commission gouvernementale israélienne mise en place pour gérer un fonds d’exploitation des ventes, les recettes prévues des gisements « Léviathan », « Tamar » et « Dalit » se monteraient à 100 voire à 130 milliards de dollars jusqu’en 2040.  »Alors, quoi de plus normal que de voir les Turcs, les Libanais, les Syriens et les Palestiniens se réveiller pour réclamer leur part de propriété sur ces zones maritimes, qui n’avaient jusqu’alors attiré l’attention de personne ? » …. s’interrogeait la presse israélienne en décembre 2012.
–  Quand l’Egypte remet en cause ses contrats d’exportations de gaz vers Israël – 

Autre élément notable : jusqu’en 2011 , l’Egypte exportait une part importante de sa production de gaz vers Israël . Certes, si les livraisons de gaz naturel à l’Etat hébreu, conclues du temps du président Hosni Moubarak, renversé en février 2011, étaient très critiquées dans l’opinion et la classe politique égyptiennes, en 2010, l’Egypte fournissait 43% du gaz naturel consommé en Israël, où 40% de l’électricité est produite à partir de cette source d’énergie.  En 2011, suite à de multiples attaques et sabotages du pipeline transportant le gaz vers Israël, les exportations égyptiennes étaient tombées à 9% de la consommation de l’Etat hébreux.

Mais en avril 2012, le chef de la holding gouvernementale égyptienne Egas avait déclaré que l’Egypte allait annuler ses exportations de gaz vers Israël en invoquant le non-respect de certaines clauses du contrat … se tirant en quelque sorte une balle dans le pied.
Dès le lendemain, la ministre de la coopération internationale égyptienne, Fayza Aboul Naga, indiquait toutefois que l’Egypte était disposée à reprendre ses exportations de gaz vers Israël, mais à condition de faire table rase des accords signés sous Moubarak. « Nouveaux contrats, nouveaux prix et nouvelles conditions », avait ainsi indiqué la ministre.

Parallèlement, le ministre de l’électricité, Hassan Younès déclarait que l’Egypte entendait utiliser pour lui-même le gaz qu’il n’exporterait plus vers Israël. « Il sera redirigé vers des centrales électriques égyptiennes ».

L’annonce de l’annulation du contrat pouvant être alors vue comme une manœuvre politique et financière de la part du gouvernement égyptien … à moins que le contexte économique et politique – pour en pas dire le chaos – ne conduise à des baisses de production des champs d’hydrocarbures et que la priorité soit donnée au marché intérieur égyptien. L’un n’empêchant pas l’autre … bien évidemment. 
Précisons également que selon le parquet égyptien, Hosni Moubarak aurait encaissé des pots-de-vin en vue d’exporter le gaz à un prix inférieur à celui du marché. Des tarifs que le Caire souhaiterait justement renégocier.

Rappelons que l‘Egypte a commencé à livrer du gaz naturel à Israël en février 2008, et ce, en respect d’un accord bi-latéral signé en 2005. Ce dernier se trouvant toutefois fortement critiqué dès cette date par l’opposition égyptienne, et tout particulièrement par les Frères Musulmans.
L’accord d’un montant de 2,5 mds de dollars portait sur la vente annuelle pendant 15 ans de 1,7 md de m3 de gaz naturel à la compagnie électrique israélienne (CEI) par un consortium israélo-égyptien, East Mediterranean Gas (EMG).  Au final, EMG qui avait déjà passé une série de contrats avec des entreprises israéliennes depuis 2005, s’engageait alors à fournir à l’Etat hébreu un total de 6 milliards de m3 de gaz pour 19 milliards de dollars.

En décembre 2010, quatre entreprises israéliennes avaient d’ores et déjà signé avec l’Egypte des accords d’achat de gaz sur une période de 20 ans pour un montant évalué entre 5 à 10 milliards de dollars.

Parmi les actionnaires de EMG, basée au Caire, figure notamment la compagnie nationale égyptienne du pétrole et du gaz (ENGPC, 10 %), et les hommes d’affaires égyptien Hussein Salem (28 %)et israélien Yossi Maïman, patron de Merhav (25 %), la compagnie de gaz thaïlandaise (20%).

 – Israël bientôt exportateur de gaz … vers l’Europe ? Ou le jeu gazier des chaises musicales –

Si Israël devient exportateur de gaz, les débouchés du gaz égyptien devraient sensiblement se réduire. Au grand dam de la Russie qui redoute les exportations israéliennes et égyptiennes ne viennent concurrencer ses propres exportations vers l’Europe. Delà à profiter du chaos ambiant pour proposer à l’Etat égyptien d’honorer à sa place ses contrats passés avec les différents pays membres de l’UE, il n’y a qu’un pas … que Moscou a d’ores et déjà franchi.
En avril dernier, le journal russe Ria Novosti indiquait ainsi que le ministre russe de l’énergie Alexander Novak lui avait déclaré que l’Egypte recherchait l’aide du géant gazier russe Gazprom pour l’aider à honorer ses livraisons de gaz vers l’Europe, compte-tenu du déficit de production enregistré dans le pays. On croit rêver … une telle situation étant quasiment idyllique pour la Russie, alors que l’Union européenne tente actuellement de s’affranchir autant que faire se peut de la suprématie gazière russe.
Alexander Novak avait par ailleurs ajouté que l’Egypte était actuellement confrontée à des difficultés pour satisfaire ses contrats d’exportation, en raison des pénuries de gaz sur son marché intérieur.
Le volume de gaz que l’Egypte était censé exporter en vertu d’un contrat pourrait être au final destiné à la consommation intérieure égyptienne, le géant gazier russe « acceptant » de satisfaire le contrat conclu entre la partie égyptienne et ses clients européens via un accord de swap. Une manière détournée pour Moscou d’accroître ses livraisons de gaz vers l’UE, alors que cette dernière tente de trouver d’autres sources d’approvisionnement.

– Les Etats-Unis loin d’être neutres dans la bataille –

Les Etats-Unis sont quant à eux loin d’être neutres dans la bataille, puisque c’est le pétrolier US Noble Energy qui est le principal opérateur du site de Leviathan. Les géants pétroliers européens tels que ENI (Italie) et Total (France) souhaitant bien obtenir une part non négligeable du gâteau.
Alors que les relations extrêmement proches de Washington avec Israël ne sont un secret pour personne , précisons également que l’Etat hébreu dispose d’une position charnière pour faire basculer Chypre – pays membre de l’UE en bien mauvaise posture, partenaire de l’Etat israélien dans la zone exclusive – soit dans le camp des « prêteurs » russes via le géant pétrolier russe Rosneft, lequel s’est arrogé récemment les services de DSK au sein de sa branche financière … ou au contraire dans le giron de la troïka formée par FMI, BCE et Union européenne de l’autre, le monde de la finance US et les banquiers de Goldman Sachs pouvant au final tirer les ficelles.

Or, Israël pourrait devenir le maillon fort de la survie financière de Chypre, Nicosie dépendant désormais en grande partie de la volonté israélienne d’approvisionner en gaz l’usine de liquéfaction que l’Etat chypriote projette de construire suite aux découvertes prometteuses d’hydrocarbures dans la zone off-shore  très convoitée de Tamar et Leviathan située entre Chypre et Israël.
Si jusqu’à présent Nicosie tablait  sur l’apport des ressources de gaz  israéliennes pour rentabiliser la construction de cette usine, Israël aurait changé son fusil d’épaule. L’Etat hébreu envisagerait ainsi  de construire  sa propre usine de liquéfaction, voire de faire transiter son gaz  via pipeline  à travers la Turquie.

Vous avez dit situation explosive ? Laurent Fabius, le chef de la diplomatie française ne s’y trompe pas quand il déclare que « les violences en Egypte créent une situation très inquiétante pour l’ensemble de la région ».
« Quand vous mettez bout à bout, même s’il ne faut pas tout confondre, ce qui se passe en Syrie, en Egypte, au Liban, en Irak, et l’incidence que ça peut avoir sur le conflit israélo-palestinien (…), c’est effectivement très, très, très inquiétant », a en effet souligné vendredi le Ministre des Affaires Etrangères sur RTL.

Sources : AFP, Ria Novosti, RFI, Le Monde
Elisabeth Studer – www.leblogfinance.com  – 18 aout 2013


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