La vérité sur la militarisation de l’espace

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Certains l’appellent Louch, d’autres Olymp. Un satellite discret, lancé par la Russie en 2014, qui aurait pu n’être qu’un engin de plus sur l’orbite géostationnaire (36.000 kilomètres). Mais voilà, ce satellite, exploité par l’armée russe et le FSB (ex-KGB), a la fâcheuse tendance à renifler d’un peu trop près ses congénères occidentaux. En 2017, il s’est même collé très près du satellite de télécoms militaires franco-italien Athena-Fidus. « Si près qu’on aurait pu croire qu’il tentait de capter nos communications, ironisait la ministre des Armées Florence Parly, le 7 septembre, en révélant l’opération russe. Tenter d’écouter ses voisins, ce n’est pas seulement inamical. C’est un acte d’espionnage. »

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Tensions accrues

Selon nos informations, Louch-Olymp s’est approché à 80 kilomètres d’Athena-Fidus, une distance très faible à cette altitude, obligeant l’armée française à couper les communications de son satellite à deux reprises. En 2015, le satellite espion russe était carrément passé à 2 kilomètres de satellites de l’opérateur américain Intelsat, des engins civils dont une partie de la bande passante est louée aux forces américaines. Un autre engin mystérieux a déjà frôlé un satellite militaire français Syracuse à trois reprises, en 2011, 2013 et 2015. L’armée l’a découvert a posteriori en analysant des images de télescopes du CNRS.

Vingt ans après la fin de la Guerre froide, l’espace redevient-il un théâtre de confrontations? « Il est indéniable que les tensions s’accroissent en orbite, pointe Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Les grandes puissances (Etats-Unis, Chine, Russie) montrent leurs muscles, testent des technologies. Washington a clairement affirmé que quiconque leur chercherait des noises dans l’espace en paiera le prix fort. » Certes, cette « arsenalisation » de l’espace n’est pas totalement nouvelle. Dès 2007, la Chine avait détruit au missile un de ses satellites en orbite basse, pour montrer qu’elle maîtrisait ces technologies sensibles. Les Etats-Unis avaient répondu en faisant de même dès 2008.

Sixième armée américaine

Mais la militarisation de l’espace s’est amplifiée ces dix dernières années. Il y a la famille grandissante des satellites « butineurs », tel le fameux Louch-Olymp russe ou le mystérieux PAN américain. Il y a les engins spatiaux dotés de bras articulés, testés par la Chine, qui pourraient être utilisés pour désorbiter des satellites ennemis. Il y a enfin les lasers capables d’aveugler les satellites d’observation, voire de détruire certains de leurs composants, développés, entre autres, par la Russie. Les Etats-Unis travaillent sur tous ces sujets de front. A la demande de Donald Trump, ils vont même créer une Space Force vouée à devenir la sixième armée américaine. Selon le site d’informations Defense One, celle-ci ferait l’objet d’un investissement de 13 milliards de dollars sur cinq ans, et serait dotée de 13.000 hommes.

Dans cette bataille, la France est assez démunie. Elle ne dispose pas d’arme antisatellite, ni de laser ou de satellites à bras articulés. Pire, sa surveillance de l’espace est très partielle. Certes, les armées disposent du système radar Graves, développé par l’Onera, qui repère les objets en orbite basse (moins de 2.000 kilomètres). Pour surveiller l’orbite géostationnaire, elles comptent aussi sur les télescopes Tarot du CNRS et les six télescopes GEOTracker d’ArianeGroup. Insuffisant pour surveiller les abords de la douzaine de satellites militaires français.

Graves a permis d’établir un catalogue de 3.000 objets en orbite de plus d’1 mètre carré. L’américain Space Surveillance Network permet, lui, de suivre 23.000 objets de plus de 30 centimètres, un chiffre qui devrait passer à 100.000 avec la nouvelle génération. « Aujourd’hui, nous voyons parfaitement des objets de la taille d’une machine à laver, il faut désormais être capable de voir des objets de la taille d’une boîte à chaussures », résume le général Michel Friedling, patron du Commandement interarmées de l’espace (CIE).

La France a donc lancé les grandes manœuvres. En juillet, Emmanuel Macron a chargé Florence Parly de lui présenter une « stratégie spatiale de défense » avant la fin de l’année. Au ministère des Armées, un groupe de travail rassemblant le CIE, la Direction générale de l’armement, la Direction du renseignement militaire ou l’Onera est à l’œuvre. Il remettra ses conclusions à Florence Parly en novembre, avant un grand discours présidentiel sur l’espace début 2019.

La France a lancé fin 2016 la rénovation du radar Graves, qui sera achevée en 2021-2022. Dans l’une des zones les plus sécurisées du ministère des Armées, à Balard, le CIE a aussi créé en 2017 un « centre opérationnel espace ». Dans cette salle digne d’un film de James Bond, un grand écran fusionne les données reçues des systèmes radars et télescopes français, ainsi que les données publiques. « L’idée est désormais de développer les capacités de cet outil pour en faire un vrai centre de commandement de niveau stratégique », explique le général Friedling.

Multiples projets français

A plus long terme, les pistes sont nombreuses. ArianeGroup veut muscler son système de télescopes GEOTracker. « L’idée est d’augmenter le nombre de télescopes, de 6 à 30, et d’améliorer la définition des images, dit Alain Charmeau, son PDG. L’objectif est d’aboutir à un catalogue complet des objets en orbite, même les plus petits, avec un système d’identification des satellites. » Le ministère des Armées envisage aussi le recours à des constellations de microsatellites pour observer l’espace.

D’autres idées sont plus ambitieuses. La DGA étudie ainsi un système de bulle autour des satellites français : en cas d’intrusion dans leur espace vital, ces satellites pourraient riposter (brouillage, aveuglement). Airbus dispose d’un projet de Space Tugs, des engins spatiaux capables, à la demande des armées, de saisir des satellites trop curieux et les descendre sur une orbite « poubelle ». Au cabinet de Florence Parly, on n’exclut aucun scénario, y compris des armes antisatellites. Mais ces solutions coûteraient cher. Elles pourraient contraindre l’Etat à revoir la loi de programmation militaire votée en juillet, et à rallonger les budgets de plusieurs centaines de millions d’euros.

Guerre inégale

50 milliards
de dollars par an investis dans le spatial par les Etats-Unis.

11 milliards
par la Chine.

4 milliards
par la Russie.

2 milliards
par la France.

Les Etats-Unis, hyperpuissance spatiale incontestée

Nom de code : X-37B. Cette navette spatiale militaire, développée par Boeing pour la Nasa mais exploitée par l’US Air Force, a été placée sur orbite à cinq reprises depuis 2010, cumulant près de sept années dans l’espace. Son rôle exact? Mystère. Les spécialistes évoquent tour à tour des tests de systèmes d’écoute spatiale, de propulsion d’engins spatiaux, voire de déploiements de petits satellites, sans qu’aucune explication satisfaisante ne soit vraiment trouvée. En attendant, l’engin symbolise la toute-puissance des Etats-Unis dans le spatial. Sur les 100 milliards de dollars investis tous les ans dans le secteur dans le monde, Washington en réalise la moitié, dont 20 milliards pour la Nasa, 20 milliards pour le ministère de la Défense et 10 milliards pour les autres agences. Les Etats-Unis travaillent sur toute la panoplie des technologies : écoute, surveillance, brouillage, armes antisatellites et satellites espions (PAN).

 

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Le X-37B. Cette navette spatiale a été placée cinq fois sur orbite depuis 2010. (SP)

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