Lait contaminé: un an après, Lactalis apprend à communiquer

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Emmanuel Besnier devrait arborer un large sourire lorsqu’il rencontre Challenges : la presse annonce l’acquisition pour plus de 1,1 milliard d’euros des fromages canadiens de Kraft-Heinz, confortant la position de leader mondial de Lactalis, le groupe qu’il contrôle à 100 % avec son frère et sa sœur. Trois semaines plus tôt, il s’est offert une société sud-africaine de lait infantile pour 742 millions d’euros et a absorbé il y a quelques mois les yaourts bio Stonyfield vendus 765 millions d’euros par Danone aux Etats-Unis. Le président du conseil de surveillance du groupe laitier affiche le palmarès d’un conquérant qui réalise hors de France 80 % de son chiffre d’affaires (18,5 milliards d’euros), dans un secteur de plus en plus globalisé. Et pourtant, il garde l’apparence du garçon timide que l’on a fait sortir de son bureau de Laval pour témoigner que son entreprise a tourné la page.

Mauvais moment à passer

Il y a un an, l’entreprise faisait en effet la une des médias après l’intoxication d’une trentaine d’enfants en bas âge par du lait contaminé à la salmonelle issu de son usine de Craon (Mayenne). Le patron assure qu’il a depuis beaucoup appris et changé. Cela ne saute pas aux yeux. Les cheveux prématurément blancs, les épaules légèrement voûtées, regardant ses mains ou croisant les bras, il répond aux questions sans passion, mais avec le plus grand sérieux, comme un mauvais moment à passer. On a parfois l’impression de revivre la laborieuse audition pendant laquelle il a été contraint par les députés de s’expliquer, le 7 juin dernier. La commission d’enquête avait alors pointé la communication de Lactalis comme un facteur aggravant lors de l’alerte sanitaire.

Le patron du groupe laitier promet, là aussi, qu’il s’est amélioré. « Nous avons renforcé les systèmes de contrôle et d’alerte. En interne, comme en externe, nous prenons plus souvent la parole, plaide-t-il. Pour les 50 ans de la marque Président, avec nos collaborateurs, nous avons invité deux journalistes. »

Les bébés malades sont aujourd’hui hors de danger. Mais, sur le volet judiciaire, un juge d’instruction parisien doit décider s’il y a lieu d’entendre et de mettre en cause l’entreprise et son dirigeant. « Je suis assez confiant, car il n’y a pas eu de fraude, mais un rappel de produit comme on en voit plus de deux cents chaque année dans la grande distribution. »

Perte de 150 millions

Emmanuel Besnier, dénoncé pour son manque de compassion et de transparence lors de la crise, n’a pas rencontré les familles touchées « pour ne pas gêner l’enquête ». « Mais je me suis excusé à de nombreuses reprises », rappelle-t-il. S’il qualifie l’affaire du lait contaminé de « tempête médiatique », il s’agit plutôt d’une tempête dans un verre de lait dans les comptes de ce groupe devenu gigantesque. « L’arrêt pendant huit mois de l’usine de Craon se traduit par une perte de 150 millions d’euros. »

Car les affaires ne sont pas mauvaises. Et les prouesses commerciales de ce champion français tranchent avec le fiasco de sa communication de crise et sa répugnance à publier ses comptes malgré des pénalités aujourd’hui réellement dissuasives. « Nous avons déposé les comptes du groupe au greffe de Laval en 2017 », assure-t-il tout en déplorant que cela fournisse « des informations précieuses à nos concurrents et fournisseurs ».

En avance sur le bio

De même, l’OPA en deux phases en Italie sur Parmalat (en 2011 et 2017) l’a obligé à déclarer ses chiffres aux autorités italiennes. Il annonçait alors un bénéfice net de 432 millions d’euros pour le groupe en 2015, correspondant à plus de 10 % du chiffre d’affaires. Les marges étaient bien supérieures cette année-là aux « 2 % en moyenne » avancés par Emmanuel Besnier, compte tenu des exigences tarifaires de la grande distribution et la nécessité de préserver les revenus des éleveurs laitiers français. « La nouvelle loi alimentation a créé un climat plus constructif qu’autrefois, mais je ne m’attends pas à des miracles, prévient-il. Les distributeurs ont déjà fait savoir qu’ils souhaitent des prix en baisse et l’on ne peut pas ignorer les cours mondiaux. » Les marges de manœuvre sont serrées, mais Lactalis tire son épingle grâce à l’innovation. « Nous vendons du lait bio depuis vingt-cinq ans, nous étions bien seuls à l’époque. »

Surfant sur les attentes des consommateurs, Lactalis a sophistiqué ses produits : laits sans lactose, de vaches nourries sans OGM, de vaches élevées en pâture « Nous aussi, nous produisons des boissons issues de céréales et de soja et des laits d’amande dans certains pays, mais notre métier reste le vrai lait, qui est le produit le plus sain pour les enfants », plaide Emmanuel Besnier, dénonçant « l’opportunisme de certains concurrents qui s’orientent vers les laits végétaux ». Danone appréciera.

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