Les dessous de la pénurie de médicaments

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Faut-il s’inquiéter d’une pénurie de médicaments en France ? L’inquiétude monte après la publication ce matin par Le Parisien du « cri d’alerte » des associations de malades de Parkinson et des neurologues sur les problèmes d’approvisionnement de certains traitements, assorti d’une enquête pointant une flopée d’autres pathologies touchées par la pénurie, voire des ruptures d’approvisionnement. La rupture, c’est l’incapacité pour une officine ou pharmacie d’un établissement de santé de livrer à un patient un médicament dans les 72 heures. Vaccins, antibiotiques, médicaments pour réguler la tension, contraceptifs… l’an dernier, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) a reçu 530 signalements de rupture de stocks ou de difficulté d’approvisionnement pour des traitements considérés comme essentiels.

Dans la foulée de la parution de ce matin, le LEEM, le syndicat des industriels, directement pointés du doigt par l’enquête du Parisien, a finalement reconnu par voie de communiqué que « l’augmentation des ruptures d’approvisionnement est une réalité, en France, comme à l’étranger. » Et appelé à son tour, à une « concertation approfondie » sur toute la chaîne du médicament. Au passage, l’instance des laboratoires s’appuie sur les propositions du rapport remis au Sénat sur le sujet fin septembre pour plaider – très habilement  – sa cause : relocalisation en Europe de la production de matières premières stratégiques, développement de conditionnement multi pays pour faciliter la circulation intra-européenne des boîtes de médicaments, harmonisation de certaines règles européennes, tel le calendrier des vaccins, ou encore la révision à la hausse des prix de certains médicaments qui sont inférieurs aux coûts de production… « Le Leem s’engagera aux côtés des pouvoirs publics pour mettre en place un plan d’action partagé avec l’ensemble des parties prenantes afin d’apporter des réponses concrètes aux ruptures d’approvisionnements, » promet Philippe Tcheng, le tout nouveau président du Leem et pointure de Sanofi.

Les officines – comme les pharmacies des hôpitaux -, en première ligne face au malade, sont aussi concernées. Les pharmacies revoient leur modèle économique sous la pression des chutes de prix des médicaments, et pourraient même être emmenées à l’avenir prescrire elle-même des traitements pour des pathologies simples. Face à ce big-bang, Philippe Gaertner, président de la Fédération des pharmaciens d’officine (FSPF) – représentant les trois-quarts des officines syndiquées -, tire, lui aussi, la sonnette d’alarme sur les problèmes d’approvisionnement.

Associations et médias se mobilisent. Assiste-t-on réellement à une pénurie de médicaments en France ?

C’est indéniable, mais ce n’est hélas pas nouveau. La remise il y a quelques semaines du rapport sur le sujet du sénateur Yves Daudigny, vice-président de la commission des affaires sociales, a remis l’affaire sur le devant de la scène. Mais le problème existe en France depuis des années – c’est bien pour cela que dès 2011, les pouvoirs publics ont tenté d’y remédier en instaurant un système d’alerte automatique de la part des laboratoires, dès que la rupture pour un produit atteignait 3 jours. Ou encore en les obligeant à mettre à la disposition des pharmacies des numéros de téléphone pour pouvoir les appeler directement en cas de problème d’approvisionnement. On a plus de moyens pour tenter d’éviter la panne mais in fine pour le patient le problème reste le même. Or les officines c’est l’interface directe avec ce patient. C’est à nous d’appeler les pharmacies voisines, le répartiteur ou le laboratoire pour trouver la solution. Notre réalité est celle-là.

Cette pénurie, vous la vivez vous-même dans votre pharmacie ?

Oui je le vis en tant que pharmacien :  chaque jour, il me manque une bonne trentaine de marques, dont les deux tiers n’ont aucune alternative de remplacement, générique ou équivalent, sans changer de molécule. Et j’appelle au moins une fois par semaine un laboratoire pour cause de rupture. Cette proportion, ce phénomène, je l’ai constaté aussi au niveau de la FSPF. Aujourd’hui, malgré le système d’alerte automatique, il y a de plus en plus de ruptures.

Comment expliquez-vous cette pénurie ?

Les baisses de prix successives ont conduit l’industrie à chercher sans cesse la productivité, à fabriquer en flux tendus et à limiter les stocks. A cela s’ajoute la rupture des matières premières : les principaux actifs chimiques sont de plus en plus produits en Asie, ou en tout cas hors d’Europe. Pour des questions de coûts, mais aussi parce qu’en Europe, plus personne ne veut d’une usine chimique sur son territoire ou, à titre individuel, près de chez lui. Enfin, toute cette équation économique, a accéléré la concentration dans le secteur. Il y a de moins en moins d’acteurs. Du coup, en cas de problème, il devient difficile de se tourner vers un autre fabricant. Pendant ce temps, la demande mondiale augmente. Prenez l’exemple des vaccins. Un vaccin ne se fabrique pas en 48 heures, et la consommation mondiale ne cesse d’augmenter. En cas de problème sur un lot, c’est la pénurie assurée.

On parle aussi des laboratoires qui favoriseraient certains pays plus que d’autres pour écouler leur production…

Officiellement, tout le monde nie qu’il y ait des quotas par pays, mais on sait que c’est une réalité. D’où l’idée aussi que les laboratoires seraient tentés de vendre le maximum aux plus offrants… C’est aux pouvoirs publics d’inclure la question des quotas lors des négociations d’accès au marché, telle une contrepartie. Il faut de la fermeté dans la négociation, il faut une garantie de bonne fin dans l’approvisionnement.

Craignez-vous que la pénurie de médicaments affecte à terme le chiffre d’affaires des officines ?

L’impact sera faible car notre job, si un médicament manque, c’est de trouver une solution, une alternative, un générique voire une autre molécule. Le vrai problème de fond, à terme, c’est l’accès aux soins pour le malade.

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