Les secrets de Tavares le nouveau patron de Peugeot Citroën

Mots-clefs : , , , , ,

Back in the Race. Carlos Tavares, le nouveau président du directoire de Peugeot Citroën, a trouvé lui-même le nom de la stratégie qu’il a mise au point pour le constructeur automobile. A-t-il pensé que lui aussi était “de retour dans la course” ? Lui, considéré comme l’un des meilleurs car guys de sa génération, capable de parler mécanique avec les ingénieurs les plus pointus, rentabilité par produit avec son directeur financier, modernisation des usines en comparant les circuits logistiques japonais avec ceux pratiqués en Europe. Lui qui est sorti de piste en août dernier, viré par Carlos Ghosn, dont il était le bras droit chez Renault. Rattrapé à la volée par la famille Peugeot, qui cherchait un leader capable de redresser leur groupe, le voilà de nouveau full speed, avec la mission de foncer, comme il aime le faire au volant de ses voitures de course. Back in the Race, donc, comme si de rien n’était ?

Impulsivité contrôlée

Pas vraiment. Car si Carlos Tavares est toujours le même, direct, impulsif, concentré, bouillant d’énergie, il est désormais numéro un. Et, en entrant dans le petit cercle des patrons de grands constructeurs, il a compris qu’il devait désormais tout maîtriser. Comme ce fanatique de course automobile le rappelle à chaque instant, il est un “sportif”. Comprenez : quelqu’un, certes, totalement axé sur la performance, mais pour qui le mental est aussi important que la forme physique. Et qui sait surtout “apprendre de tous les échecs” et ainsi se retrouver en pole position sur la prochaine épreuve.

C’est exactement dans ses dispositions qu’il a abordé sa dernière visite à l’usine de Poissy (Yvelines), le 23 mai. Jean-Pierre Mercier, le délégué CGT qui a rendu si compliquée la fermeture d’Aulnay (Seine-Saint–Denis), lui réserve un accueil musclé : “Garantissez-vous l’intégralité des 5.200 CDI du site ?” L’ancien Carlos Tavares, celui de Renault, aurait répondu avec sa franchise habituelle, comme il l’avait fait à l’automne 2012 à la CFE-CGC. Face au syndicat majoritaire du constructeur, venu négocier un nouveau contrat social, il avait lancé, sanglant et cinglant : “Si ça n’avait tenu qu’à moi, on aurait fermé deux usines !” Estomaqués, les représentants syndicaux avaient alors hésité à quitter la salle. Le Tavares de Peugeot a décidé de ne plus bousculer ainsi ses interlocuteurs. Alors, à Poissy, il s’est contenté de rappeler son engagement : la modernisation de l’usine – les établissements français ont entre 30 et 50 ans – pour assurer le redressement de l’entreprise. Point final.

Dans le fond, il est toujours convaincu qu’il y a chez Peugeot Citroën, comme chez Renault, trop d’usines en France. Mais il sait aussi qu’il ne peut pas traumatiser encore plus une entreprise déjà malmenée par deux années de lutte à Aulnay, des mois d’inquiétudes sur la survie financière et de psychodrame au sein de la famille Peugeot. “Pour redresser Peugeot Citroën, il faut un climat de sérénité, explique-t-il. Si je ferme une usine, ce serait contre-productif, car le potentiel d’amélioration des sites existants est considérable.” N’est-ce pas plutôt que l’Etat, désormais actionnaire, ne le tolérerait pas ? “L’Etat n’a pas eu besoin de me demander de ne pas fermer de site. Je ne l’aurais pas fait de toute façon.”

Nouvelle capacité d’écoute

Cette surprenante distance est le fruit d’un travail de longue haleine. Carlos Tavares a commencé à changer le jour où, en poste chez Nissan au Japon, il reçoit les résultats d’une évaluation “360”, où les managers sont jugés par leurs pairs, leurs supérieurs et leurs subordonnés. “J’ai été blessé par l’opinion que l’on avait globalement de moi”, avoue-t-il aujourd’hui, reconnaissant qu’à 40 ans, il était parfois “trop tranchant”. Alors le “sportif” va “apprendre de ses échecs”. Il engage un coach, devenu depuis un ami. “Entre 45 et 52 ans, j’ai travaillé sur l’émotion que pouvaient susciter mes décisions sur mes interlocuteurs.” Il est ensuite rappelé en urgence en France par Carlos Ghosn, qui se débat dans l’affaire des faux espions. Les premiers résultats de son travail se font sentir : “Il a gardé son côté ingénieur rugueux, mais il a réussi à apaiser le climat chez Renault et à remettre l’entreprise au travail après cette affaire”, fait remarquer Sylvain Dhenin, chasseur de têtes à CTPartners, qui l’a propulsé à la tête de Peugeot Citroën.

Cette volonté d’écoute, difficilement acquise, ne lui sera pas seulement utile avec les salariés des usines et aux étages de direction au siège de Peugeot Citroën. “Sans aucune expérience des conseils d’administration, il va devoir gérer des actionnaires aux intérêts extrêmement divers, voire contradictoires, s’inquiète un patron du secteur. Dans une situation dégradée, la pression va être rude.” S’il connaît bien le groupe chinois Dongfeng, il n’a pas l’expérience des relations avec l’Etat actionnaire. Carlos Tavares est un ancien de l’Ecole centrale de Paris, pas de l’ENA. L’essentiel de sa carrière s’est déroulé aux Etats-Unis et au Japon, pas en France.

Copilotage assumé

Peu familier des cabinets ministériels, il voit l’Etat comme un actionnaire avisé, qui lui a laissé une feuille de route ultrasimple : redresser la boîte. Il a dans sa manche un atout de choix : Louis Gallois, président du conseil de surveillance depuis le 25 avril. “C’est un excellent coach”, salue-t-il. A ses proches, il confie volontiers qu’il compte sur lui pour “éviter de sauter sur les mines à l’intérieur du périphérique”. L’ancien président exécutif d’EADS va également se charger des relations avec la famille Peugeot, qui occupaient beaucoup trop Philippe Varin, l’ancien président du directoire. C’est d’ailleurs Louis Gallois qui a pris la décision de déménager au 8e étage du siège parisien, avenue de la Grande-Armée, alors qu’auparavant le bureau du président du conseil de surveillance était voisin de celui du président du directoire, au 9e étage. Symbolique peut-être, mais Carlos Tavares apprécie que les limites soient bien marquées. Le patron portugais n’a-t-il pas l’habitude de dire qu’il n’aime pas que l’on trempe les doigts dans sa soupe…

Et s’il y a bien un domaine qui lui appartient, c’est l’industrie et le produit. Comme si Peugeot avait concentré trop de têtes qui raisonnent parfaitement mais qui exécutent insuffisamment. D’ailleurs, Tavares a transformé le comité de direction générale en “comité exécutif”. Et la vitesse d’”exécution” sera capitale. Cela tombe bien : aller vite colle à la combinaison du “sportif” qu’il n’a jamais cessé de porter. Depuis sa nomination, il a d’ailleurs couru au moins deux fois, au Grand Prix historique de Pau en mai, puis à une épreuve du GT Tour. Pour se maintenir en forme, il s’astreint à une hygiène de vie irréprochable, à laquelle il n’aime pas déroger : debout à 5h30, au lit à 21h30. “Il ne va pas vous appeler à 22 heures ou vous convoquer à 7 heures un dimanche, confirme Maxime Picat, le président de Peugeot. Il se concentre sur la plage horaire 8-19 heures. Et chez lui, le temps est la mesure de l’efficacité.” Les soirées mondaines l’ennuient, et il assume aimer mener, avec son épouse, “une vie très simple”.

Mais ce contrôle de soi reste un défi permanent. A 55 ans, il lui arrive encore de ne pas maîtriser son impulsivité. Ainsi, le jour de son anniversaire, le 14 août 2013, il accorde une interview à Bloomberg. En fin d’entretien, le journaliste lui pose une question faussement naïve : “Pourriez-vous postuler à la présidence de General Motors ou de Ford ?” Pour Carlos Tavares, c’est une porte qui s’ouvre. Il a compris que, chez Renault, il ne serait jamais numéro un. Ses relations avec Ghosn se sont fortement dégradées. Alors, sans avoir réfléchi plus de quelques secondes, il répond : “Oui, je pourrais le faire.” Fair-play, Bloomberg attend vingt-quatre heures et lui demande de confirmer ses propos. Il assume. Emoi international sur la planète automobile, qui le traite d’inconscient : il vient de postuler chez General Motors et Ford, deux concurrents directs de Renault ! Ghosn n’a pas le choix. Exit Tavares.

Rémunération limitée

Le 29 août, le Portugais, qui n’a pas souhaité devenir français pour ne pas avoir à renoncer à sa nationalité d’origine, est un chômeur de luxe. A ce moment-là, Philippe Varin n’a pas encore annoncé son départ. Au mieux, l’ancien bras droit de Carlos Ghosn peut espérer prendre la présidence d’Aston Martin, grande par le prestige, minuscule par le chiffre d’affaires. C’est tout. Sur un coup de tête, ce 14 août, il a bel et bien sauté sans parachute. Alors, quand le comité des nominations du conseil de Peugeot Citroën, à la recherche d’un homme de l’automobile pour redonner du tonus au groupe, le reçoit, c’est la divine surprise. Il discute à peine de sa future rémunération – 1,3 million d’euros de fixe et une part variable pouvant atteindre 150%… C’est plus que ce qu’il touchait chez Renault, et demander davantage, dans la situation financière de Peugeot Citroën, aurait dégradé la relation de confiance avec des administrateurs qui ont voté à l’unanimité pour lui.

Quelle impression cela lui fait-il de gagner dix fois moins que les patrons de Renault-Nissan et Daimler, quinze fois moins que ceux de General Motors et Volkswagen, vingt fois moins que ceux de Fiat et Ford ? Issu d’une famille qui ne roulait pas sur l’or, boursier de l’Education nationale au lycée Pierre-de-Fermat de Toulouse, l’homme s’assombrit quand on lui parle d’argent : “C’est une question très personnelle. Mais il serait assez arrogant et désagréable de dire que mes revenus ne sont pas suffisants.”

Le “sportif” a également appris à soigneusement défendre ses intérêts financiers : ne bénéficie-t-il pas, pour trois ans encore, du statut d’”impatrié”, accordé à son retour en France et qui lui donne droit à de larges exonérations d’impôts ? Or justement, dans trois ans, quand le statut s’éteindra, sera-t-il tenté, comme Chris Viehbacher, le patron de Sanofi qui s’est récemment installé à Boston, de s’exiler ? Ou, plus radicalement encore, de postuler au job de Sergio Marchionne, le président de Fiat Chrysler, promis à la retraite à cette échéance ? Carlos Tavares n’hésite pas à répondre par la négative, esquissant à peine un léger sourire.

Objectifs à trois ans

Devenu numéro un d’un grand constructeur, Carlos Tavares a atteint son but. Désormais, il veut finir la course qu’est sa carrière sur une victoire totale. L’homme a été profondément impressionné par l’élégance de Philippe Varin lors de son départ. Face aux reproches et aux critiques, celui-ci a gardé le silence pour ne pas plomber l’arrivée de son successeur avec d’inutiles polémiques. “L’industrie automobile est une industrie de guerriers, décrit Tavares. Les enjeux financiers, politiques, sociaux, économiques, sont énormes. Vous êtes tout le temps sur la brèche. Il faut avoir un ego très fort pour tout supporter, et cela rend la sortie difficile. Or Varin a réussi à sortir par le haut.” Carlos Tavares n’a pas encore pensé à la sienne, mais le “sportif” a déjà soigneusement défini ses objectifs pour les trois prochaines saisons : un cash-flow positif, 2% de marge opérationnelle, et pas de dettes : “Quand Peugeot Citroën sera remis sur les rails, je finirai ma carrière en beauté, dans la joie et la bonne humeur.” Et tout en rondeur.


Challenges.fr – Toute l’actualité de l’économie en temps réel

Partager cet article