L'Oréal: la passion exclusive de Liliane Bettencourt

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Que retiendra-t-on de Liliane Bettencourt? Un chiffre d’abord: 35,8 milliards d’euros, le montant de sa fortune, la deuxième de France, selon le classement de Challenges, grâce aux 33% du capital de L’Oréal qu’elle a toujours voulu conserver dans sa famille, et à l’exceptionnelle progression de la capitalisation du leader mondial des cosmétiques, qui a dépassé les 100 milliards d’euros. Et puis les méandres judiciaires et le milliard d’euros lâché au photographe François-Marie Banier, convaincu d’abus de faiblesse, qui ont tellement gâché les dernières années de sa vie. Et pourtant, bien au-delà de son immense fortune, de ses largesses incompréhensibles, ce qu’il faut garder de cette grande dame est son indéfectible fidélité à  » l’affaire « , comme elle ne cessait d’appeler L’Oréal… L’affaire, pas celle de Banier, l’affaire qu’elle a héritée de son père, Eugène Schueller, et qui a été développée par trois managers d’exception – François Dalle, puis Lindsay Owen-Jones et aujourd’hui Jean-Paul Agon – qu’elle ne cessait d’encourager pour qu’ils la développent dans le monde entier

Pour comprendre comment une vieille dame qui s’est éteinte à la veille de ses 95 ans, se sentait à ce point en symbiose avec cette entreprise, il n’y a pas meilleure histoire que celle dont se souvient Jean-Pierre Valeriola, l’ancien directeur de la communication de L’Oréal. Nous sommes en 1995 et cette année-là, Isabella Rossellini, mannequin de Lancôme, une des marques-phares du groupe, atteint l’âge canonique de 43 ans. Pour se mettre en quête d’une autre égérie sans froisser l’amour-propre de la belle Italienne, L’Oréal imagine de lui proposer un rôle d' » ambassadrice  » dans les manifestations de prestige de la maison. Liliane Bettencourt est mise au courant de cette si plaisante idée. Patatras, l’héritière se met en travers avec un argument déconcertant:  » Mais l’ambassadrice de L’Oréal, c’est moi ! « 

La mission de sa vie accomplie

Tout est là : la véritable adoration qu’elle voue à L’Oréal, à l’image de celle qu’elle n’a jamais caché porter à son père ; sa volonté de transmettre à son tour l’héritage, tout en proclamant que rien ne changera dans le contrôle de L’Oréal  » sa vie durant  » ; et surtout l’exclusivité de cette relation, considérant les autres – et notamment sa fille, Françoise, et son gendre, Jean-Pierre Meyers – comme quantités négligeables à l’heure de protéger les intérêts de la société. Comment en serait-il autrement, Liliane Bettencourt ayant gardé la totalité de l’usufruit – dividendes et droits de vote – de ses actions de L’Oréal, jusqu’à ce qu’une décision de justice en décide autrement?

Cette passion exclusive a longtemps servi tout le monde. Elle a assuré une stabilité actionnariale dont bien peu de managers d’entreprises internationales peuvent se prévaloir – et, au passage, les a enrichis. Elle a consolidé les assises françaises du leader mondial des cosmétiques – une volonté qu’il ne faut cesser de souligner quand tant d’héritiers ont pris le chemin de l’exil… Et elle a permis à Françoise Bettencourt d’hériter il y a déjà longtemps – en 1992 – de la nue-propriété de l’essentiel de cette participation stratégique sans avoir à payer le moindre droit de succession.  » J’ai fait pour ma fille ce que mon père a fait pour moi « , pouvait se dire, satisfaite, l’héritière d’Eugène Schueller, considérant la mission de sa vie accomplie.

Une actionnaire hors pair

Le milliard d’euros donné au photographe François-Marie Banier, les comptes en Suisse, certains éléments du patrimoine de la troisième fortune française – la fameuse île d’Arros – dissimulés au fisc, le plus gros chèque signé par le Trésor au titre du bouclier fiscal… ces révélations ont évidemment tout changé. Et jeté un halo de suspicion jusque sur L’Oréal. Et la multiplication des procédures juridiques entre la mère et la fille a un parfum de querelles, au mieux d’enfants gâtés, au pire d’actionnaires irresponsables.

Et pourtant, quelle actionnaire hors pair aura été Liliane Bettencourt tout au long de sa vie! Une des rares fois où elle s’est exprimée, à l’occasion de la remise des prix de sa fondation, en 2010, elle a résumé en quelques mots ce qui l’anime:  » les projets qui font bouger, qui changent la donne « , concluant par un vibrant  » le plus important, c’est l’audace, c’est la vie « . François Dalle et Lindsay Owen-Jones, les deux managers fétiches qui l’ont accompagnée pendant un quart de siècle chacun, ont pu s’en donner à cœur joie.  » Faites confiance à Dalle « , lançait Liliane Bettencourt à un gestionnaire chagrin qui trouvait le rachat de Garnier un peu cher ; et Lindsay Owen-Jones a trouvé une oreille attentive quand il a souhaité débloquer 5 milliards de francs pour racheter la ligne américaine Maybelline et attaquer la Chine dans la foulée…

Liliane Bettencourt n’aura pas à regretter ces  » audaces « : Owen-Jones lui a permis de multiplier par quinze son patrimoine, et Dalle a fait mieux encore. Quand à Jean-Paul Agon, il a fait passer la capitalisation de L’Oréal de 50 à 100 milliards d’euros! Chaque semaine, Dalle informait sa première actionnaire de la marche de  » l’affaire « , au cours de réunions qui se tenaient entre 18 et 20 heures rue Royale, où se trouvait encore le siège. Owen-Jones n’a pas conservé le rythme hebdomadaire, mais a institué des  » réunions préparatoires  » au conseil d’administration pour la famille Bettencourt. L’égalité de traitement entre tous les actionnaires n’avait pas encore valeur de dogme – jamais Jean-Paul Agon ne s’est risqué à de telles attentions -, et cela semblait pour le PDG anglais le moins qu’il puisse faire pour une actionnaire aussi entreprenante. D’autant que celle-ci avait l’oreille particulièrement absente… Sans doute est-ce à l’occasion de ces moments privilégiés que Liliane a choisi les deux mots  » confiance et affection «  qu’elle a laissés, en forme de dédicace, sur son portrait qui orne le bureau de celui qui a fait le bonheur de L’Oréal entre 1988 et 2006.

Elle le valait bien !

Pendant plus d’un demi-siècle, les revenus ont explosé pour tout le monde: ceux de L’Oréal d’abord, qui ont pris l’exceptionnelle habitude de croître à deux chiffres sous Owen-Jones; les dividendes des Bettencourt se sont envolés également, dépassant les 500 millions d’euros à chaque exercice sous la gestion Agon.  » A partir d’un certain chiffre, les gens déraillent « , disait fort justement Liliane Bettencourt au magazine Egoïste en 1983, dans la première, et longtemps la seule, interview qu’elle ait donnée. Elle ne savait pas qu’elle serait rattrapée bien plus tard par ce constat, livré bien avant le milliard offert à François-Marie Banier. Et même la révélation de cette extravagance, fin 2008, n’empêcha personne de faire une ovation à Liliane Bettencourt à l’occasion du centenaire de L’Oréal, en juin 2009. Elle le valait bien!

 » Ma vie, c’est L’Oréal, répétait-elle un an plus tard dans Le Monde. J’ai toujours participé au développement de l’entreprise. Je la protégerai jusqu’au bout. «  Et pourtant, c’est elle qui a fait entrer le loup dans la bergerie en 1974. A cette époque, François Dalle craignait le Programme commun de la gauche et a donc conseillé à ses amis Bettencourt de diversifier leur patrimoine. Ils échangèrent alors un peu moins de la moitié de leurs actions dans L’Oréal contre 4% de parts dans Nestlé. Recevoir des titres, et non de l’argent, donnait sans doute à Liliane un peu moins l’impression de trahir. Et l’accord scellé avec la multinationale helvétique préservait l’essentiel: l’héritière d’Eugène Schueller gardait sa prééminence dans le capital de L’Oréal (la famille en a toujours aujourd’hui 33%) ; et Nestlé s’engageait à ne pas accroître sa participation tant que Liliane Bettencourt serait en vie.
Cet étrange attelage durait depuis 43 ans! Nestlé n’a pas eu à se plaindre – sa mise dans L’Oréal a été multipliée par plus de 100, dividendes non compris, un rendement largement plus brillant que celui de ses propres titres. Mais la multinationale ronge son frein. Généralement en toute discrétion, à l’exception de la tonitruante déclaration d’un de ses patrons, Helmut Maucher, dans le Wall Street Journal en 1992:  » Pour parler franchement, contrôler L’Oréal fait partie de nos projets. «  A cette époque d’ailleurs, François Dalle poussait dans le même sens, sans convaincre Liliane Bettencourt qui a fait exactement l’inverse: elle a vendu ses actions Nestlé… pour payer les impôts à l’occasion de la transmission à sa fille de l’essentiel de sa participation dans L’Oréal!

Dans l’océan d’incompréhension entre la mère et sa fille, Françoise Bettencourt Meyers, le fantasme de la vente à Nestlé tient une place majeure. Liliane Bettencourt aurait aimé au fond que Françoise prenne le même type d’engagement qu’elle, se liant à L’Oréal  » sa vie durant « . Or il a fallu attendre 2004 pour que la fille, à 51 ans, exprime pour la première fois son attachement à l’entreprise fondée par son grand-père. Une fidélité réitérée depuis, y compris dans la seule déclaration publique jamais faite par Jean-Pierre Meyers :  » Nous avons une responsabilité de famille, insistait le mari de Françoise, dans Challenges en avril 2009. Cela fait cent ans que l’engagement de la famille et sa détermination à tenir sa place auprès de L’Oréal n’ont pas varié. Ma femme, née elle aussi dans le jus de cette entreprise, se veut dans la continuité de ce lien. «  C’est à elle que désormais revient la suite d’une aventure française, défendue par une grande dame  » sa vie durant « .

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