Montagne d’or, la mine qui divise la société guyanaise

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C’est un petit coin de verdure niché en plein coeur de la forêt tropicale guyanaise. A 80 kilomètres de la frontière avec le Suriname, coincé entre deux réserves biologiques intégrales baptisées Dékou et Lucifer, les géologues ont identifié entre 1994 et 2016 un gisement aurifère d’exception, probablement le deuxième plus important de l’histoire en France. C’est très exactement au lieu-dit « Boeuf mort », dans les entrailles d’une colline peuplée de palmiers, bois canon et autres arbres du voyageur (ou ravenale), qu’abonde le précieux métal jaune. Les compagnies Nordgold (Russie) et Columbus Gold (Canada), à la tête du projet, chiffrent à 155 tonnes d’or le potentiel du gisement et assurent qu’elles pourront en exploiter un minimum de 85 tonnes sur douze années. Pour cela, les industriels prévoit l’exploitation à ciel ouvert d’une mine d’une superficie de 8 km², à comptée de 2022 et promettent la création de 750 emplois directs et 3.000 indirects. « C’est un projet très prometteur sur les plans économique, de l’emploi et du développement du territoire guyanais, plaide Pierre Paris, président de la Compagnie minière Montagne d’or. Mais c’est aussi un dossier compliqué… »

Et pour cause : Montagne d’or a révélé ces derniers mois de profondes dissensions au sein de la société guyanaise. Entre les élus, majoritairement favorables au projet et les mouvements écologistes et les populations amérindiennes et Bushinengue (peuples descendants d’esclaves emmenés au Suriname) y étant farouchement opposés, la guerre fait rage. Le débat public qui s’est tenu sur le projet entre le 7 mars et le 7 juillet a de ce point de vue cristallisé les oppositions entre les deux camps. Les industriels ont ainsi dénoncé « une prise d’otage du débat et les violences commises » par les opposants qui de leur côté ont vilipendé « le flou et les risques environnementaux » entourant le vaste projet minier. « Les responsables de Montagne d’or ne nous ont pas donné de gages sérieux sur l’emploi et l’environnement, juge Bruno Apouyou, premier vice-président du Grand conseil coutumier de Guyane. On nous dit que 750 emplois vont être créés, très bien, mais combien de Guyanais seront concernés ? Que deviendront-ils après les douze ans d’exploitation ? Quels risques pour leur santé ? Nous n’avons pas eu de réponse ».

Environnement contre développement

De son côté, la compagnie minière déplore des « attaques idéologiques » et fait valoir « l’exemplarité » de son projet sur le plan environnemental. « Nous nous sommes engagés lors du débat public à respecter toutes les normes environnementales internationales, dont beaucoup sont plus exigeantes que la loi française, répond Pierre Paris. Par exemple : nous allons respecter à la lettre le code international de gestion du cyanure et nous serons audité à ce sujet régulièrement ». Et pour réduire la part du cyanure dans les résidus miniers à moins de 10 ppm (parts par million, ou grammes par tonne), les porteurs du projet ont aussi prévu une unité de décyanuration par oxydation. La législation européenne, qui a abaissé la teneur en cyanure des résidus de 50 ppm en 2008 à 10 ppm en 2018 est l’une des plus strictes au monde.

En septembre, l’ONG WWF avait dans un rapport intitulé « Montagne d’or, mirage économique ? », assuré que le projet nécessiterait l’utilisation de 46.500 tonnes de cyanure. « Des estimations grossières » répond la compagnie minière  – qui avance tout de même le chiffre de 36.000 tonnes de cyanure – et assure que Montagne d’or ne sera pas un nouveau Baia Mare, la ville roumaine qui a été le théâtre d’un gigantesque déversement de cyanure en 2000. « Nous allons construire une digue de déchets miniers qui sera l’une des plus résistantes du secteur en utilisant des matériaux et en suivant des process éprouvés » poursuit Pierre Paris.

La question environnementale est bien évidemment centrale dans l’appréciation du projet. Elle renvoie à l’expérience désastreuse de Salsigne dans l’Aude, la dernière mine d’or métropolitaine qui a fermé en 2004 à cause d’une pollution record à l’arsenic. Après la fermeture de la mine audoise, la dépollution du site avait été financée par l’État et non par les groupes exploitants : les Australiens Eltin et Orion. Un scénario qu’écartent les industriels en Guyane. « Le minerais était hautement sulfuré à Salsigne ce qui n’est pas le cas ici où l’arsenic est très faiblement présent, assure Michel Boudrie, directeur de Montagne d’or. Quant à la dépollution du site c’est bien nous qui la financerons et non l’État ».

Au-delà de ces enjeux environnementaux très importants, deux autres points, intimement liés, divisent la société guyanaise : l’emploi et le développement du territoire. Le taux de chômage en Guyane est de 22%, plus du double de la métropole, une situation qui a participé à déclencher en 2017 le vaste mouvement de grève qui a frappé la région ultramarine. Cette hausse du chômage s’explique aussi par une très forte explosion démographique. En une vingtaine d’années, la population guyanaise a presque triplé – 54.328 en 1990 contre 131.931 en 2016. Pour de nombreux élus, il est ainsi urgent de voir des entreprises s’installer, comme Montagne d’or, pour répondre à ce besoin. « Dans le nord ouest de la Guyane, le taux de chômage est de près de 30 % et de plus de 40 % chez les moins de 25 ans, indique Rodolphe Alexandre, président du conseil régional de la Guyane. A cela il faut ajouter une insécurité croissante générée par l’orpaillage illégal. La Guyane ne peut pas se permettre de laisser échapper des projets créateurs d’emplois ».

Verdict mi-novembre

De leurs côtés, les opposants à la Montagne d’or font valoir que cette situation ne doit pas obliger la Guyane à tout accepter. « L’exploitation minière profite bien plus aux multinationales qu’à la population. Les Guyanais n’ont rien à gagner de ce type de projet » affirme Nora Stephenson, porte-parole du collectif « Or de question ». Bruno Apouyou abonde. « Les sociétés minières se sont propagées en Afrique et l’Afrique n’est pas devenue plus riche. Nous ne devons pas vendre notre âme pour 750 emplois ». Des propos qui font bondir David Riché, le président de l’Association des maires de Guyane et maire de la commune de Roura. « Compte-tenu de la situation catastrophique de la Guyane, dire non au projet Montagne d’or est un choix totalement irresponsable. En 2008, après avoir bloqué le projet minier de Iamgold à Camp Caïman sur la commune de Roura, Nicolas Sarkozy avait promis la création d’un centre européen de valorisation de la biodiversité guyanaise. Il nous avait dit : ‘vous aurez des emplois verts’. Dix ans après, il ne s’est absolument rien passé. L’État ne peut pas à la fois dire non au secteur minier et ne rien faire pour créer des emplois en Guyane ».

Le gouvernement va justement se retrouver en première ligne à propos de l’avenir du projet Montagne d’or. Emmanuel Macron, qui n’a jamais caché qu’il croyait au projet – en 2016, alors à Bercy, il avait accordé un permis de recherche à Montagne d’or, voir document ci-dessous – a affirmé ces derniers mois à ses interlocuteurs que les industriels devaient revoir leur copie. Des propos dans la droite ligne de ceux du nouveau ministre de la Transition écologique, François de Rugy, qui affirmé début septembre que le projet devra être « repris d’une façon ou d’une autre ». « L’Élysée et Matignon considèrent aujourd’hui qu’il n’y a pas de frein majeur à la poursuite du process mais ils veulent que les industriels fassent plus de concessions concernant les impôts et taxes qu’ils peuvent payer ou les travaux d’aménagement du territoire qu’ils peuvent fournir » confie une source ministérielle. « Nous pouvons bien sûr améliorer certains points mais il faut que le projet reste rentable, réplique Pierre Paris. Sur douze ans, nous allons quand même payer 394 millions de taxes et impôts pour un bénéfice total de 600 millions d’euros ».

Le sort de la Montagne d’or devrait en tout cas être scellé mi-novembre. C’est à cette date qu’une mission interministérielle composée de quatre hauts fonctionnaires remettra, selon nos informations, à Matignon un rapport sur le projet ainsi que sur l’avenir du secteur minier en France. Dans la foulée, comme il l’a annoncé avant l’été, Emmanuel Macron fera connaître sa position. En clair, ce sera stop or go. « Ce rapport sera crucial pour nous, concède Pierre Paris. Il permettra surtout de clarifier la position de l’État sur l’avenir de la filière minière en France ». Une fois le verdict élyséen connu, la compagnie minière décidera ou non de demander à l’État une autorisation d’exploitation. Si tel était le cas, cela déboucherait notamment par une étude d’impact environnemental du projet avant une éventuelle mise en exploitation en 2022 voire même 2023. « L’objectif de 2022 aura du mal à être tenu » indique Pierre Paris. Le chemin est encore long avant que la Guyane ne voit la première mega mine d’or de son histoire.

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