OneWeb va-t-il exploser en plein vol ?

Mots-clefs : , , ,

Cette fois, c’est le grand jour. Après plusieurs reports dus à des vérifications sur le lanceur russe Soyouz, Arianespace s’apprête à lancer ce soir, à 22h37 heure de Paris, les six premiers satellites de la constellation OneWeb. Le moment est historique : ce lancement marque le début du déploiement d’une constellation de 648 satellites de la taille d’un réfrigérateur, destinés à connecter le monde entier au haut débit. “Nous allons connecter un grand nombre de personnes qui n’ont aucun accès internet actuellement, assure à BBC News le DG de OneWeb Adrian Steckel. Nous allons commencer par nous concentrer sur la connexion des écoles, des bateaux, des avions, avant de connecter les vastes étendues de la planète sur lesquelles installer la fibre n’aurait aucun sens.”

Pour Arianespace, sélectionné par OneWeb en 2015, l’opération est un sacré jackpot. La société européenne va devoir lancer à un rythme jamais vu : 21 lancements sont prévus avec le lanceur russe Soyouz, depuis trois pas de tirs différents (Kourou, Baïkonour au Kazakhstan et Vostotchny en Russie), d’ici à 2020, certains tirs embarquant 36 satellites en même temps. D’autres lancements ont été confiés à Virgin Orbit, la société de Richard Branson qui va lancer des satellites depuis une fusée arrimée à l’aile d’un 747. OneWeb a aussi signé un contrat de lancements avec Blue Origin, le groupe spatial du patron d’Amazon Jeff Bezos, qui les mettra sur orbite avec son futur lanceur lourd New Glenn. La start-up espère atteindre une couverture mondiale dès 2021.

2 milliards de dollars levés

A première vue, tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes spatiaux pour OneWeb. La société fondée par l’entrepreneur américain Greg Wyler peut aussi s’appuyer sur impressionnante équipe de partenaires : elle a réussi à lever plus de 2 milliard de dollars auprès d’Airbus (qui fabriqueaussi  les satellites), le géant américain des processeurs pour mobiles Qualcomm, Coca-Cola, Virgin, Intelsat, et le géant japonais Softbank. A quelques heures du premier lancement, le groupe a annoncé la signature de ses deux premiers contrats, avec le fournisseur de services Internet britannique Talia, et l’opérateur italien Intermatica.

Mais l’ambition du projet alimente un certain doute chez les spécialistes du spatial. Le chantier reste colossal. Les terminaux pour recevoir le signal OneWeb au sol ne sont pas encore prêts. OneWeb doit négocier des droits de distribution dans chaque pays couvert. Il doit aussi se battre face pour obtenir les bandes de fréquences qu’il convoite. Surtout, maintenir une constellation de 600 satellites sur orbite coûte cher. A peine les engins en place, il faudra déjà penser à remplacer les premiers, les satellites n’ayant que cinq ans de durée de vie. Il faudra donc que OneWeb lance quasiment en continu, ce qui suppose des rentrées d’argent importantes et régulières.

Marché difficile

L’histoire récente montre bien la difficulté de la tâche : toutes les constellations de satellites en orbite basse (Iridium, Globalstar…) sont d’ailleurs passées par la case faillite. ” Le problème d’une constellation, c’est que ça donne un service sur 100% de la surface du globe, et donc en particulier, comme je le dis souvent, aux ours polaires et aux baleines, soulignait le 21 février dans Challenges Jean-Yves Le Gall, patron du CNES, l’agence spatiale française. Il y a du business sur 7% de la surface du globe. Il ne faut pas avoir fait de grandes études pour comprendre qu’un système qui donne un service sur 100% quand il y a du business sur 7%, il est 14 fois trop efficace. Et ça se retrouve dans les coûts. “

Certains signaux faibles ont aussi de quoi inquiéter. Beaucoup de grosses commandes aux sous-traitants n’ont ainsi pas encore été passées par OneWeb. Selon nos informations, Thales Alenia Space, qui doit fabriquer les panneaux solaires des satellites en Belgique, atteint ainsi toujours sa commande. OneWeb a aussi récemment revu à la baisse le nombre de satellites de sa constellation, de 900 à 648 engins, assurant que ce choix était dû au fait que les satellites livrés par Airbus sont plus efficaces que prévu. Le prix unitaire des satellites semble également avoir dérivé : l’objectif initial était de 400.00 à 500.000 dollars par engin. Le prix désormais évoqué est de l’ordre d’un million de dollars par satellite.

Usine en Floride

OneWeb est d’ailleurs resté très évasif ces derniers temps sur l’entrée en service de son usine en Floride. Celle-ci, installée à proximité du Kennedy Space Center, doit prendre le relais de celle de Toulouse, où ont été produits les dix premiers satellites. L’objectif est d’assembler sur place deux à trois satellites par jour, une cadence jamais vue dans l’industrie spatiale. Selon Reuters, cette usine ultra-automatisée, codétenue par Airbus et OneWeb, doit entrer en service en mars. Plusieurs sources assurent à Challenges que les relations entre les deux partenaires se sont rafraîchies depuis quelque temps, et qu’Airbus est tenté de prendre le contrôle exclusif de l’usine. L’éviction inattendue du DG de OneWeb, le Français Eric Béranger, en octobre dernier, n’a pas arrangé la situation : le dirigeant, ancien d’Airbus, était l’interlocuteur de confiance de l’avionneur.

Dernière difficulté, OneWeb risque de bientôt voir débarquer sur ses platebandes une concurrence redoutable. SpaceX a dans les cartons un projet de constellation de 12.000 satellites, baptisé Starlink. L’opérateur canadien Telesat prépare une constellation de 300 satellites, LEO Vantage. Ces projets risquent de viser les mêmes marchés que le groupe de Greg Wyler. Une guerre commerciale rendrait encore plus difficile l’équation économique de OneWeb.

Challenges en temps réel : Entreprise

Partager cet article