Turquie : Gülen et la confédération patronale Tuskon désormais ciblés par la police financière

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La traque contre Fethullah Gülen et son entourage aborde désormais un volant financier. Selon les medias locaux, la police financière turque a lancé jeudi à l’aube une vaste opération à Istanbul, et dans de nombreuses provinces contre des entreprises soupçonnées d’avoir financé les réseaux de l’ancien imam, accusé par Ankara d’être le cerveau du coup d’Etat manqué du 15 juillet, alors même que Gülen a fermement démenti toute implication dans le putsch avorté.

La chaîne d’information CNN-Türk a ainsi indiqué que le parquet avait émis 187 mandats d’arrêt dans le cadre de cette opération, la deuxième depuis le début de la semaine, visant notamment le chef de la confédération patronale Tuskon et des hommes d’affaires connus. Ces derniers ont été accusés de participation à un réseau terroriste et de financement d’activités pro-Gülen, a précisé l’agence Dogan.

Parmi les compagnies visées dans les opérations de la police financière jeudi figurent les groupes de vêtements Aydinli et Eroglu Holding ainsi que l’entreprise de confiserie Gulluoglu Baklava. Selon la chaîne, un millier de policiers ont pris part à ces raids. Des équipes de la police ont effectué des descentes dans 18 provinces dont 100 perquisitions coordonnées dans plusieurs quartiers d’Istanbul. Mardi dernier, une opération similaire avait visé des entreprises réputées être proches du prédicateur musulman en exil volontaire aux Etats-Unis depuis 1999. Près de 100 personnes ont été placées en détention préventive.

Pour rappel, le président turc Recep Tayyip Erdogan a promis d’éradiquer toutes les entreprises, associations caritatives et écoles liées au réseau de Gülen, les qualifiant d’organisations terroristes ou nids de terroristes. Mercredi, le Premier ministre turc Binali Yildirim a déclaré que dans le cadre de la purge massive lancée dans la fonction publique contre les sympathisants de Gülen, 40.029 personnes avaient été placées en détention, dont 20.335 inculpées et incarcérées. Ajoutant que plus de 5.000 fonctionnaires ont été limogés et près de 80.000 autres suspendus de leur fonction.

Rizanur Meral, président de Tuskon, la puissante Confédération turque des hommes d’affaires et industriels, fait partie des entrepreneurs visés par un mandat d’arrêt. Fondée en 2005, Tuskon a environ 55.000 membres et est accusée par le gouvernement de financer les réseaux de Gülen.

Mais on se doit de noter avant toute chose que Rizanur Meral est loin de s’être fait des amis au plus haut de l’Etat turc. En mars 2014, il avait ainsi déclaré que la Turquie pourrait avoir affaire à une grave crise économique dans les six prochains mois, à moins que le gouvernement ne prenne des mesures urgentes pour attirer des capitaux étrangers.

Le président de la Confédération des hommes d’affaires et industriels turcs, avait alors affirmé que la Turquie avait souffert d‘une fuite de capitaux équivalant à 3,1 milliards de dollars en janvier 2014. Ajoutant que des investisseurs étrangers devraient retirer leurs capitaux des banques turques.

«La banque centrale a dilapidé plus du tiers de ses réserves nettes et cela ne fait qu’empirer. (…) Si elle continue ainsi, nos réserves vont fondre dans les six prochains mois», avait-t-il expliqué. La Turquie ayant déjà pu constater selon lui les effets négatifs d’une tension politique nationale persistante ainsi que de la décision par la Réserve Fédérale américaine (Fed) de ralentir ses émissions de capitaux.

Durant la même période, la banque centrale avait refusé de relever ses taux d’intérêts pour défendre la livre turque, suite à une forte opposition du public face à la volonté d’Erdogan d’augmenter ces taux d’intérêts pour relancer la croissance économique à l’approche des élections. La banque centrale avait dû fortement piocher dans ses réserves de monnaie étrangère pour renflouer la livre turque.

Rizanur Meral avait également souligné que la Turquie devait augmenter le montant de ses réserves et passer à une véritable économie focalisée sur une production à valeur ajoutée. Notant que le gouvernement turc ne parvenait pas à réduire le déficit actuel, il avait également cité le problème de l’économie souterraine.

Meral avait alors déclaré que seuls 3,5 % de la production turque concernaient des produits à haute valeur ajoutée alors que ce chiffre équivaut à 20 % dans les marchés développés.

Les besoins en financement externe de la Turquie, considérables, étaient alors évalués à 217 milliards de dollars, soit cinq fois plus que les réserves de change de la banque centrale. Il devenait essentiel qu’Istanbul  puisse continuer à emprunter sur les marchés de capitaux étrangers à des coûts raisonnables.

Lors du congrès annuel de la Confédération patronale, le 1er  mars 2014, Rizanur Meral, s’en était pris publiquement à Recep Tayyip Erdogan et au système de corruption qui, selon lui, l’entoure :  »La politique est faite pour servir, pas pour s’enrichir » avait-il déclaré. Avant d’ajouter lors d’un entretien : « tout le monde savait que la corruption était répandue ces dernières années. Elle était pratiquée ouvertement dans les appels d’offres. »

La Tuskon, elle, se veut la représentante d’un capitalisme vertueux, libéral et éthique.  »Le profit n’est pas le but ultime, nous avons des responsabilités envers l’humanité. Et M. Gülen est notre source d’inspiration », précisait alors Rizanur Meral.

Depuis 2010, la tension s’est accrue entre les deux parties, l’AKP (Parti de la justice et du développement) et le mouvement Gülen, pro-occidental, ce dernier s’opposant de plus en plus fermement à la radicalisation de Erdogan. Ses membres sont écartés des marchés publics ou pris pour cible par des contrôleurs fiscaux.  Cerné par les affaires, Recep Tayyip Erdogan avait alors décrété une « guerre d’indépendance » contre « le gang », « l’Etat parallèle » qui conteste sa toute-puissance. « Celui que vous appelez “le hodja” [maître] et ceux que vous appelez “les grands frères” [les cadres de la confrérie] sont clairement en train de vous trahir et de trahir leur pays », avait lancé le premier ministre d’alors, le 16 février 2014.

Tous les coups semblaient déjà permis : enquêtes judiciaires, redressements fiscaux, manipulations par médias interposés, écoutes, fuites et purges se succédant à un rythme quotidien … la mouvance Gülen étant – déjà – capable de faire vaciller le pouvoir.

Début 2014, plus de 6 000 officiers de police  avaient également été limogés à travers tout le pays, ainsi que des centaines de magistrats. Tous soupçonnés par l’Etat d’être des fonctionnaires de « type F », fidèles à Fethullah Gülen.

Sources : Afp, Zaman, Le Monde

Elisabeth Studer – 18 août 2016 – www.leblogfinance.com

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