CARREFOUR : Quand le caractère stratégique pour le pays d'une entreprise se transforme en boulet en Bourse

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(BFM Bourse) – Au risque de susciter l’ire des milieux d’affaires, le ministre de l’Economie et des finances n’a pas craint cette semaine d’élever la grande distribution au rang de secteur stratégique pour la France – au même titre que l’avaient été les yaourts de la part de l’un de ses prédécesseurs en 2005 face à l’intérêt supposé de Pepsi pour Danone, rappelle le bureau indépendant AlphaValue dans une note de blog.

Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire considère que la proposition de rachat de Carrefour par le canadien Alimentation Couche-Tard serait “une difficulté majeure”. Il s’agit même d’un “non courtois mais clair et définitif”, a martelé le ministre sur BFMTV et RMC vendredi. De quoi faire grincer des dents dans les milieux d’affaires. Ainsi, le bureau d’analyse financière indépendant AlphaValue rappelle, dans une note de blog au vitriol, qu’on parle d’une entreprise qui ne contrôle guère plus de 20% du marché français des produits alimentaires, et dont les concurrents se feraient un plaisir de combler aussitôt les positions si elle venait à baisser le rideau du jour au lendemain.

Le qualificatif de stratégique pourrait éventuellement s’appliquer à l’ensemble de la chaîne de valeur de l’agro-alimentaire : celle-ci a démontré pendant la pandémie une efficacité extraordinaire – mais cela a été le cas partout dans le monde, en aucun cas spécifique à la France. Carrefour n’a pas réalisé un exploit hors du commun en maintenant bien garnis les rayons de ses magasins, et en l’absence des autres acteurs de la chaîne de valeur de l’alimentaire (dont beaucoup de nationalité étrangère), sa valeur stratégique serait assez voisine de zéro.

Un risque de déstabiliser l’écosystème

Pire, note le bureau d’études, en attribuant à Carrefour un statut particulier, le risque est de déstabiliser l’ensemble de l’écosystème. Bref, aux yeux d’AlphaValue, tout ceci apparaît assez ridicule, à moins que le ministre n’ait en tête de faire monter les enchères pour le compte des actionnaires du groupe, hypothèse qui lui paraît peu probable tant elle est absurde. Les actionnaires de Carrefour eux n’en auraient pas cru leur chance, après avoir vu leur patrimoine autant se dévaloriser depuis 13 ans. D’ailleurs, selon notre dernier palmarès BFM Bourse, Carrefour affiche l’une des pires performances en Bourse depuis 5 ans. Sur la période 2016-2020, l’action enregistre un rendement moyen négatif de -9,06% par an.

Si l’action de l’actuel patron, depuis 2017, apparaît avoir stoppé l’hémorragie, il reste un chemin considérable à accomplir pour revenir à une performance en ligne avec le secteur (Ahold, Tesco, Ocado…). AlphaValue souligne que les marges du groupe sont elles-mêmes nettement en retrait par rapport à ses pairs. La génération de free cash-flows, bien aidée par l’effet pandémie, a atteint 1,3 milliards d’euros l’an dernier, niveau comparable chez le britannique Tesco, mais moins de la moitié de ce que génère le néerlandais Ahold.

Le précédent Danone

Aux yeux du bureau d’études, les actionnaires ne pouvaient que se réjouir qu’on leur propose du cash aujourd’hui, et non à une échéance retardée au motif obscur d’actif stratégique. Dans la mesure où l’histoire peut servir de guide, AlphaValue s’est penché sur le cas de Danone. Pour rappel, en 2005, le gouvernement français s’était mobilisé face à une rumeur d’OPA de PepsiCo sur Danone.

Pour le groupe agro-alimentaire, le caractère stratégique s’est suivi d’un désastre opérationnel, son taux de marge étant tombé depuis 5 points de pourcentage en-dessous de celui de Nestlé (alors qu’ils étaient peu ou prou au même niveau en 2005). Résultat, entre 2007 et 2021, la capitalisation du groupe helvète s’est accrue de l’équivalent de 79 milliards d’euros (pour atteindre près de 266 milliards d’euros), et celle de Danone de… 9 milliards d’euros (pour atteindre 34 milliards d’euros).

En termes de ventes, Danone enregistre un chiffre d’affaires de 25,3 milliards d’euros en 2019. En face, Nestlé pèse près de 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires la même année. Autrement dit, la valorisation de Danone représente 1,34 fois son chiffre d’affaires, quand ce ratio tourne à 3,09 chez Nestlé. Si on prend le ratio cours sur bénéfices cette fois-ci (ou PER), on arrive à 18,1 pour Danone, contre 21,3 pour Nestlé. Conclusion, l’étiquette d’actif stratégique semble bien avoir un coût.

Guillaume Bayre – ©2021 BFM Bourse

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