Le conflit larvé à Taïwan deviendra-t-il le prochain cygne noir pour les marchés ?

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(BFM Bourse) – Alors que les marchés mondiaux se sont remis à une vitesse spectaculaire du précédent “choc externe, majeur et imprévu” (ou “cygne noir”, pour l’exprimer de façon colloquiale) qu’était le Covid-19, ils ignorent pour l’instant la situation pourtant explosive à Taïwan, où les tensions entre la Chine et les Etats-Unis pourraient dégénérer en conflit armé.

Dans le bestiaire des marchés financiers, le cygne noir est de loin l’animal le plus redouté. De ceux qui font brusquement perdre 30% aux principaux indices en l’espace de quelques semaines, comme le nouveau coronavirus apparu en Chine à l’hiver 2019. Théorisé par Nassim Nicholas Taleb comme étant un événement imprévisible ayant un faible probabilité de survenir mais, s’il se réalise, entraînant des conséquences d’une portée considérable et exceptionnelle, ce drôle d’oiseau ne fait que très rarement son apparition mais joue un rôle dominant dans l’histoire.

Dans son essai “Le Cygne noir: la puissance de l’imprévisible”, le statisticien en cite six: Internet, l’ordinateur personnel, la Première Guerre mondiale, la chute de l’URSS et les attentats du 11 septembre 2001. Une liste à laquelle il faut désormais ajouter la pandémie de coronavirus qui secoue toujours le monde, malgré la montée en cadence des vaccinations.

Il incombe désormais aux observateurs les plus avisés de tenter d’identifier le prochain “choc majeur, imprévu et externe” selon les termes de la société de gestion d’actifs Carmignac à même de perturber les marchés. “Taïwan pourrait être l’un d’entre eux” se mouille John Plassard, directeur des investissements chez Mirabaud.

“L’ile est effectivement au cœur de graves tensions entre la Chine et les États-Unis avec d’un côté des manœuvres militaires et de l’autre des menaces à peine voilées” observe l’expert, qui constate que “le mot “guerre” est de plus en plus prononcé ce qui n’est jamais une bonne chose”. Et si “les marchés n’en ont cure aujourd’hui, se focalisant sur l’avancée de la campagne de vaccination”, il convient selon lui de jeter un œil sur “une situation bien plus explosive qu’il n’y paraît”.

Petit rappel des faits : en janvier dernier, le porte-avions américain Theodore Roosevelt est entré en mer de Chine méridionale avec pour objectif affiché de “promouvoir la liberté de navigation”. Comprendre: surveiller les tentatives d’intimidation de Pékin à l’encontre du petit État insulaire dont le statut international apparaît menacé. Taïwan a dénoncé le 12 avril dernier une incursion record de 25 avions militaires chinois près de ses côtes ce qui constituerait la plus grave incursion de l’armée chinoise depuis qu’une partie de l’armée nationaliste dirigée par le général Tchang Kaï-chek -qui avait repris l’île (anciennement Formose) abandonnée par les Japonais à l’issue de la guerre en 1945- et des civils fuyant les troupes communistes s’y réfugièrent en 1949 à l’issue de plus de 20 ans de guerre civile.

“Cette manœuvre militaire chinoise survient dans un contexte d’escalade des tensions entre Taïwan et son voisin continental” indique John Plassard, qui souligne que “le secrétaire d’État américain Anthony Blinken avait mis en garde Pékin, dont l’attitude envers l’île est jugée agressive, la veille”. Dans la foulée, l’ex-sénateur Chris Dodd et d’anciens numéro deux du département d’État américain, Richard Armitage et James Steinberg, ont pris la direction de Taiwan à la demande de Joe Biden, dans ce qu’un représentant a décrit comme un “signal personnel” de l’engagement du président américain à l’égard de l’île. “Bref depuis près de 70 ans les tensions n’ont jamais été aussi importantes entre Taïwan, Pékin et les États-Unis” résume John Plassard.

En jeu: le statut de l’état insulaire. Car Taïwan “n’est pas un État souverain du point de vue de l’ONU” rappelle l’expert. Le nom de “Republic of China” ou ROC (en anglais) que se donne officiellement Taïwan n’est pas reconnu partout sur la scène internationale. En fait, depuis l’éviction de Taïwan de son siège au Conseil de sécurité de l’ONU en 1971, la plupart des pays ne reconnaissent que la République populaire de Chine (RPC). Seuls 18 États reconnaissent Taïwan comme un pays, tandis que Pékin considère Taïwan comme sa 23e province, refusant toute relation diplomatique avec les pays qui reconnaissent la république de Chine. À l’instar de Hong Kong et Macao, la Chine aimerait appliquer à Taïwan la formule “un pays, deux systèmes”, correspondant à un statut dit de “région administrative spéciale”, “ce que voit d’un mauvais œil Taïwan, mais aussi les États-Unis” indique John Plassard.

Car le petit pays de 24 millions d’habitants, qui fait partie des rares à avoir réussi à contrôler la pandémie, “est le quatrième producteur mondial d’électronique haute technologie et semiconducteurs”, notamment grâce au leader mondial incontesté du secteur et fleuron national TSMC (pour “Taiwan Semiconductor Manufacturing Company”), qui pointe au onzième rang des plus grandes capitalisations mondiales avec plus de 550 milliards de dollars. “Ses valeurs, ses prouesses technologiques, et sa position géostratégique sont alignées sur les valeurs et les priorités américaines fondamentales pour la région, ce qui en fait un partenaire crucial des États-Unis en Asie-Pacifique” note John Plassard.

Pour toutes ces raisons, Washington a joué un rôle important pour assurer la sécurité de Taïwan tout en maintenant des relations constructives avec la République populaire de Chine au cours des 40 dernières années, ou plus précisément depuis la signature du Taiwan Relation Act (TRA) en 1979. Ce dernier, voté au Congrès américain juste après la reconnaissance officielle par les États-Unis de la RPC, régit les échanges commerciaux et culturels entre les États-Unis et Taiwan.

Et contrairement au TRA, qui ne garantissait pas d’intervention militaire américaine à Taïwan en cas d’attaque chinoise, la loi TAIPEI (pour “Taiwan Allies International Protection and Enhancement Initiative”) adopté en mars 2020, exhorte l’administration américaine à renforcer ses relations avec Taïwan, “ainsi qu’à soutenir la défense et la sécurité” de l’île.

“Une rumeur d’invasion chinoise en 2021, année du centenaire du Parti communiste chinois, s’est même répandue pendant un temps en 2019 et 2020” rappelle John Plassard. “Mais les conséquences seraient évidemment catastrophiques au niveau humain, géopolitique et économique”, souligne-t-il. Si le consensus (et le “bon sens”) “estime donc que Pékin poursuivra ses efforts pour contrôler Taïwan par des menaces militaires, un isolement diplomatique et des incitations économiques, on ne peut totalement exclure une intervention armée chinoise” avance l’expert.

John Plassard liste entre autres “le désir du président Xi de cimenter son héritage en récupérant les territoires “perdus”, la chute du soutien de la population taïwanaise à toute union avec la Chine, la montée des forces indépendantistes à Taipei (capitale de Taïwan) et la relation de plus en plus hostile de Washington avec Pékin sur tous les sujets, de Hong Kong au coronavirus en passant par les technologies de pointe” comme arguments pouvant potentiellement justifier un recours à une intervention militaire. “Rappelons aussi ici que la légitimité du Parti communiste reposant en partie sur sa promesse “d’unifier” la Chine, son emprise sur les 1,4 milliard d’habitants du pays pourrait s’affaiblir s’il permettait à Taïwan de devenir un pays indépendant” ajoute-t-il.

Quoi qu’il en soit, “on peut imaginer ici qu’en cas d’intervention Pékin opte pour une action rapide, dans laquelle l’armée chinoise submergerait l’île principale avant que les États-Unis ne puissent intervenir” avance encore John Plassard, qui met en avant “un équilibre militaire largement en faveur de la Chine sur le papier”, tant sur les missiles que sur les avions de chasse, les effectifs ou les navires de guerre, sans parler de son arsenal nucléaire. Dans ce scénario d’invasion, l’expert estime que la principale inconnue réside en “l’implication potentielle des États-Unis (…) qui a longtemps dissuadé la Chine de toute attaque, même s’ils ont abrogé leur traité de défense mutuelle avec Taïwan en 1979 comme condition à l’établissement de liens diplomatiques avec Pékin”.

Reste que “ne pas intervenir pourrait nuire au “prestige” des États-Unis”, et que des experts en contrôle des armements craignent que tout signe de mobilisation de la Chine en vue d’un tir ne déclenche une frappe préventive des États-Unis contre les forces nucléaires chinoises, “ce qui pourrait conduire à un conflit incontrôlable” se projette John Plassard.

Quant à l’impact de la réalisation d’un tel scénario sur les marchés financiers, il imagine pêle-mêle que cela conduirait à une hausse du dollar et des Treasuries américains (car les chinois se débarrasseraient de leurs emprunts américains, accompagné évidemment d’une très forte baisse des indices mondiaux assortie d’une rotation sectorielle en faveur des valeurs défensives.

“Les tensions entre Pékin et Taiwan ne doivent surtout pas être minimisées car elles peuvent déboucher sur un conflit armé qui aurait des conséquences dramatiques au niveau humain, géopolitique et économique. C’est l’un des cygnes noirs que tous les investisseurs redoutent” conclut John Plassard.

Quentin Soubranne – ©2021 BFM Bourse

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