Retour à la réalité pour les particuliers activistes sur le marché de l'argent métal

Mots-clefs : , , , , , , ,

(BFM Bourse) – Poussé par une armée d’investisseurs individuels, précédemment à la manœuvre sur GameStop, le cours de l’argent a brièvement dépassé lundi les 30 dollars l’once pour la première fois depuis 2013. Si cette envolée a été de courte durée, le métal blanc dispose néanmoins de fondamentaux solides.

Pas rassasiée après avoir fait capituler des fonds spéculatifs en provoquant un “short-squeeze” massif sur des titres comme GameStop ou AMC, la horde de petits porteurs coalisée sur Reddit s’est reportée sur le marché de l’argent en début de semaine. “La foule s’en prend à un plus gros poisson en essayant de déclencher un nouveau “short squeeze”, cette fois sur le marché de l’argent” observait alors Kyle Rodda, analyste chez IG Markets à Melbourne. “C’est leur Moby Dick du moment” ajoutait-il, en référence au cachalot poursuivi par le capitaine Achab dans le roman de Herman Melville.

Sauf que, si le marché de l’argent métal est certes moins profond et liquide que celui de l’or comme le souligne John Plassard, directeur des investissements chez Mirabaud, il n’en demeure pas moins autrement plus difficile à “manipuler” que des actions délaissées. De fait, quand GameStop affichait une valorisation boursière d’environ 1,4 milliard de dollars début janvier, la valeur de l’argent en circulation à travers le monde lui est… mille fois supérieure, et près de 50 milliards de dollars du métal précieux sont actuellement stockés dans les coffres-forts de Londres, centre névralgique du négoce des métaux précieux physiques.

L’assaut mené par les investisseurs individuels après que les courtiers -piégés par l’envolée de titres comme GameStop- ont limité les opérations sur ces derniers a provoqué une flambée des cours de mines d’argent australiennes (+49% en trois jours pour Australia’s Silver Mines) et chinoises (+45% en trois jours pour China Silver Group), un record de flux entrants (+944 millions de dollars) sur le plus grand fonds indiciel adossé au métal précieux. Il s’est néanmoins révélé insuffisant pour réellement faire vaciller le marché, puisqu’après un bond de 15% en quelques jours, le cours du métal blanc est déjà revenu sous son niveau du 1er janvier dernier, à 26,80 dollars l’once ce vendredi peu après 17h.

Comme anticipé par plusieurs opérateurs de marché, l’opération n’a donc pas eu l’effet escompté, à savoir faire tomber les banques accusées par les particuliers de manipuler l’argent depuis des années. Spécialiste du marché à la Commerzbank, Eugen Weinberg expliquait ainsi dès lundi qu’il apparaissait “improbable que l’effet sur l’argent soit aussi prononcé qu’espéré par certains”. “Cela devrait décourager des joueurs” estimait-il encore. La suite allait lui donner raison puisque le cours de l’argent refluait de 5% dès le lendemain mardi, lui faisant dire que les particuliers avaient “visiblement compris que le marché de l’argent est bien plus solide” que les actions auxquelles ils s’étaient auparavant attaquées. La structure des marchés de matières premières (avec un double marché physique et papier rendant par ailleurs tout assaut spéculatif bien plus complexe.

Un marché plusieurs fois manipulé

Les experts de Goldman Sachs ont rappelé en ce sens qu’il est aujourd’hui quasiment impossible de réaliser un “squeeze” sur le marché de l’argent, comparable à celui des frères Hunt à la fin des années 1970. Herbert et Bunker Hunt, aidés par de riches princes saoudiens, s’étaient alors accaparés environ 80% de l’argent mondial (physique et papier), réalisant ainsi le plus grand “corner” (terme qualifiant une manipulation de marché consistant à détenir une grande partie de l’offre physique et/ou papier en vue de faire s’envoler les prix) de l’histoire. De moins de 3 dollars l’once en 1973, le cours de l’argent avait alors bondi à près de 50 dollars en janvier 1980, rendant les frères Hunt incroyablement riches.

Enfin sur le papier, car les autorités de régulation qui ne doutent plus du caractère illégal de l’opération décident de réduire le nombre de contrats que des opérateurs peuvent détenir dans le marché, et d’augmenter les appels de marge sur les positions perdantes. Le début de la descente aux enfers pour les Hunt, à qui les banques prêteront finalement un milliard de dollars pour leur permettre de régler ces frais et éviter que la panique sur le marché de l’argent ne se propage dans l’ensemble de la sphère financière.

“Si on retourne quelque peu dans le temps il est communément admis que le gouvernement américain a gelé le prix de l’argent à 1,29 dollar l’once dans les années 60” rappelle également John Plassard. L’objectif était alors de décourager l’accumulation et la fonte du métal, alors que celui-ci était encore utilisé dans la confection de pièces de monnaie. Plus récemment, en septembre 2019, trois négociants de métaux précieux de JPMorgan Chase se sont retrouvés sur le banc des accusés. La justice américaine leur reproche d’avoir mis en place un système “vaste et complexe”, reposant sur la technique dite du “spoofing” (qui consiste à passer des ordres avant de les annuler au dernier moment) et opérationnel entre 2008 et 2016, dans le but de tromper les participants des marchés à terme.

“De nombreux investisseurs en argent pensent ainsi que son marché est systématiquement manipulé. Et il existe de nombreuses variantes de cette théorie: certains disent que les métaux précieux sont sous la coupe des banquiers centraux, tandis que d’autres accusent les grandes banques et leur utilisation de produits dérivés ou encore le trading à haute fréquence d’être responsables des baisses du prix de l’argent” énumère John Plassard.

Des fondamentaux solides

Mais au-delà de ces théories et du raid mené par les Redditeurs, le marché présente également “des fondamentaux importants qui justifient la progression de son prix” estime-t-il. “La demande mondiale d’argent est en augmentation, et ce n’est nulle part plus évident qu’en Chine et en Inde, deux marchés [qui] ont une longue histoire d’affinité culturelle avec les métaux précieux” remarque l’expert. Leur formidable appétit devrait d’ailleurs se poursuivre, sous l’effet -notamment- de la croissance démographique, ce qui engendrera “des conséquences positives pour [le prix de] l’argent lorsque la demande croissante rencontrera une offre plus serrée”.

Car de l’autre côté du marché, celle-ci se réduit. John Plassard rappelle en effet que le cours de l’argent s’est effondré après avoir atteint un sommet en 2011, chutant de 72% au cours des cinq années suivantes (un plongeon ramené à -43% à la clôture de ce mardi). En conséquence, les mineurs ont dû se battre pour réduire leurs coûts afin de réaliser des bénéfices. Et à l’image de ce que l’on observe sur d’autres marchés, notamment pétroliers, “l’exploration et le développement de nouvelles mines ont été des postes où les coûts ont été considérablement réduits. Cette sécheresse dans l’exploration et le développement commence à faire sentir ses effets” note-t-il. Actuellement, seulement un tiers de la production mondiale, le reste provenant de sous-produits de l’exploitation de métaux de base comme le cuivre ou le zinc. “Au rythme actuel de l’exploitation de l’argent, les experts estiment que les réserves pourraient s’épuiser entre 2021 (selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis, NDLR) et 2037” complète l’expert.

Dans leur rapport In Gold We Trust, les gestionnaires de fonds Ronald Stöferle et Mark Valek dressent la valeur de marché de la production annuelle mondiale des matières premières. Celle de l’argent s’établit selon eux à 30 milliards de dollars (un peu plus d’un million d’onces au cours actuel), soit 11 fois moins que le marché de l’or.

À cette réduction de l’offre s’ajoute une drastique baisse des stocks détenus par les Etats, puisque “seuls les États- Unis, l’Inde et le Mexique” en ont encore dans leurs caisses, indique John Plassard. Ce phénomène est notamment dû au fait que la monnaie n’est plus fabriquée à partir de ce métal précieux, mais cela “pourrait cependant s’inverser si les futurs besoins industriels devaient être difficiles à satisfaire”.

Ces derniers sont multiples, l’argent étant utilisé dans presque toutes les grandes industries, de l’électronique et des applications médicales aux batteries en passant par les panneaux solaires. “L’argent est le métal indispensable. C’est le plus conducteur au niveau électrique et au thermique ainsi que le plus réfléchissant. Grâce à ces caractéristiques rares, le nombre d’applications industrielles de l’argent a explosé” constate John Plassard. Au point que l’industrie engloutisse aujourd’hui plus de la moitié de la demande totale d’argent. À titre d’exemple, un téléphone portable contient environ un tiers de gramme d’argent.

Le ratio or/argent

Instrument utilisé pour mesurer la cherté relative des deux métaux précieux, “le rapport [entre les cours de l’or et de l’argent était en moyenne de 47,1 au cours du XXe siècle. Il est d’environ 61,1 en moyenne au 21e siècle” observe John Plassard. “Vous pouvez voir que le ratio est tombé à près de 30 au plus fort du marché haussier en 2011, et même jusqu’à 17 au début des années 1980″après l’affaire des frères Hunt. “Cette compression du ratio montre à quel point l’argent peut avoir un décalage avec son “cousin”, l’or. Elle confirme également que l’argent est aujourd’hui sous-évalué par rapport au métal jaune, le ratio étant toujours de 66,7 après la progression de 8% de lundi”. Couplé aux raisons fondamentales évoquées ci-dessus, cela fait dire à l’expert que le métal blanc pourrait prochainement revenir à son niveau d’il y a 10 ans (l’once avait grimpé à plus de 46 dollars en mars 2011).

Quentin Soubranne – ©2021 BFM Bourse

Actu et Conseils – BFM Bourse

Partager cet article