Wall Street évolue au voisinage de ses sommets historiques, mais la hausse repose sur un nombre de plus en plus restreint de valeurs liées à l’intelligence artificielle. L’indice S&P 500 a inscrit un record de clôture le 6 octobre, à environ 7 819 points, une première depuis août, tandis que le rendement du Trésor américain à 10 ans oscillait autour de 5,3 %, un niveau que la presse financière situe parmi les plus élevés depuis 2002. Des travaux de JPMorgan et de Goldman Sachs documentent l’ampleur de cette concentration, qui s’étend de la performance boursière à la croissance économique, à la construction et au coût du crédit.
Quarante-deux valeurs d’IA concentrent l’essentiel de la performance
Selon une analyse de JPMorgan Asset Management datée du 7 octobre, un panier de 42 titres liés à l’intelligence artificielle représente depuis janvier 2024 environ 67 % du rendement de l’S&P 500, 58 % de la progression de ses bénéfices et 81 % de la hausse de ses dépenses d’investissement et de recherche et développement. Le reste de l’indice se partage le solde : un tiers des rendements, 42 % de la croissance des bénéfices et moins de 20 % de l’augmentation des investissements.
Un indice proche de ses records, une majorité de titres loin de leurs sommets
Cette concentration masque des écarts importants au sein de l’indice. Le 25 septembre, près de 60 % des composantes de l’S&P 500 cotaient à plus de 20 % sous leur plus haut historique, alors que l’indice lui-même se trouvait à moins de 1 % de son propre sommet. D’après les données FactSet compilées par JPMorgan sur la période 1990-2026, cette proportion compte parmi les plus élevées jamais relevées dans une telle configuration, sur environ 435 observations.
Les gérants actifs face à un indice de plus en plus étroit
Seules environ 30 % des sociétés de l’S&P 500 ont fait mieux que l’indice sur les trois dernières années, l’un des niveaux les plus bas depuis 1991, début de la série présentée par JPMorgan. Cette proportion dépassait 70 % au début des années 2000. Pour un gérant, ne pas détenir les quelques valeurs dominantes revient à s’exposer à un retard sur l’indice de référence, même si le reste du portefeuille progresse. Plus l’indice se concentre, plus le fait de le battre suppose de détenir les mêmes titres que l’ensemble du marché.
| Indicateur de concentration | Niveau | Période |
|---|---|---|
| Part des titres de l’S&P 500 à plus de 20 % sous leur record, quand l’indice est à moins de 1 % du sien | Près de 60 % | 25 septembre 2026 |
| Part des sociétés de l’S&P 500 battant l’indice sur trois ans glissants | Environ 30 % | Dernier relevé disponible |
| Exposition nette des fonds long/short fondamentaux américains | 2e centile des cinq dernières années | Début octobre 2026 |
Des fonds long/short peu exposés malgré des positions encombrées
Les valeurs d’IA et les géants de la technologie figurent parmi les paris les plus encombrés du marché, mais les investisseurs ne sont pas pour autant pleinement exposés. Goldman Sachs indique que l’exposition nette des fonds long/short fondamentaux américains se situe dans le deuxième centile de ses cinq dernières années, alors que l’S&P 500 évolue près de ses records. Selon cette analyse, un niveau d’exposition aussi bas pourrait fournir un pouvoir d’achat en cas de repli marqué.
Des bénéfices multipliés par plus de quatre chez les fournisseurs d’IA
Selon JPMorgan, les bénéfices sur douze mois glissants des 55 sociétés de la chaîne d’approvisionnement de l’IA au sein de l’S&P 500 ont plus que quadruplé depuis mars 2023, l’indice atteignant environ 410 pour une base 100. Les 190 plus gros utilisateurs d’IA ressortent vers 125, les 165 utilisateurs moyens vers 130 et les 88 plus faibles utilisateurs légèrement sous 100. Les fournisseurs d’infrastructures tirent ainsi aujourd’hui l’essentiel des revenus du cycle, tandis que les gains de productivité attendus chez leurs clients ne se lisent pas encore dans les bénéfices agrégés.
Des valorisations portées par les bénéfices plus que par les multiples
Michael Cembalest, de JPMorgan, relève que depuis le 1er janvier 2024 les rendements des indices technologiques des grands marchés mondiaux proviennent surtout de la progression des bénéfices anticipés, et non de l’expansion des multiples de valorisation. Pour le secteur technologique de l’S&P 500, la contribution des bénéfices attendus dépasse nettement le rendement total, la variation du multiple pesant négativement. Le schéma se retrouve sur la plupart des autres indices, le Japon faisant exception avec une contribution positive du multiple. Les indices technologiques d’Asie hors Japon et des marchés émergents affichent les rendements totaux les plus élevés de l’échantillon, autour de 250 %. Une hausse nourrie par les résultats diffère d’une hausse alimentée par le seul relèvement des multiples, sans écarter le risque de repli si les attentes de bénéfices venaient à décevoir.
Un poids croissant dans la croissance américaine
L’effet dépasse le périmètre boursier. JPMorgan estime que l’investissement en équipements de traitement de l’information et en logiciels représente désormais de l’ordre d’un tiers de la croissance du PIB réel américain, contre presque rien en 2022, et davantage encore sur certains trimestres récents : le deuxième trimestre 2026 fait ressortir une contribution d’environ 1 point sur 2,1 % de croissance. Cette catégorie ne se limite pas à l’intelligence artificielle. Dans le même temps, seuls environ 20 % des États américains croissent plus vite que la moyenne nationale, l’une des proportions les plus faibles depuis 1979, ce qui traduit une expansion de plus en plus inégale sur le territoire.
| Indicateur | Niveau |
|---|---|
| Croissance du PIB réel américain, deuxième trimestre 2026 (sur un an) | Environ 2,1 % |
| dont contribution des équipements de traitement de l’information et des logiciels | Environ 1 point |
| dont contribution du reste de l’économie | Environ 1,1 point |
| Part des États dont la croissance dépasse la moyenne nationale | Environ 20 % |
Une construction américaine tirée par les centres de données
Les dépenses de construction de centres de données et d’infrastructures électriques associées ont progressé de 38 % depuis janvier 2024, selon JPMorgan, quand la construction industrielle recule de 28 %, l’immobilier commercial de 13 % et le résidentiel de 6 %. Le total de la construction américaine, autour de 1 500 milliards de dollars en rythme annuel corrigé des variations saisonnières, se situe en dessous de son pic.
Un signal retient l’attention des analystes : la capacité de centres de données en phase de planification, avant tout démarrage de chantier, est revenue d’un sommet proche de 62 GW en 2025 à environ 49 GW, tandis que la capacité en service atteint environ 38 GW et celle en cours de construction environ 24 GW. JPMorgan précise qu’il ne s’agit pas d’une preuve d’essoufflement du cycle d’investissement : des projets peuvent être retardés par les contraintes d’approvisionnement électrique, les autorisations ou le financement. Le boom actuel s’appuie néanmoins sur un portefeuille de projets lancé par le passé.
| Capacité informatique des centres de données américains | Gigawatts (environ) |
|---|---|
| En planification, avant construction | 49 (sommet proche de 62 en 2025) |
| En cours de construction | 24 |
| En service | 38 |
L’IA entre en concurrence avec les États pour accéder au capital
Privorotsky relève que les États ont bâti leurs finances publiques sur un monde d’épargne abondante et d’argent bon marché, alors que leurs besoins d’emprunt atteignent des niveaux élevés et que les infrastructures d’IA créent une demande de financement inédite. Si des projets d’intelligence artificielle peuvent dégager des rendements de 20 à 30 %, emprunter à des taux à un chiffre élevé garde un sens économique pour leurs promoteurs, ce qui n’est pas le cas de nombre d’autres emprunteurs.
Des travaux de stratèges de Goldman Sachs publiés fin septembre chiffrent les dépenses d’IA d’Amazon, Alphabet, Microsoft, Oracle et Meta à environ 800 milliards de dollars en 2026, contre 413 milliards en 2025, et anticipent des émissions de dette de qualité investment grade pouvant atteindre un record de 2 300 milliards de dollars aux États-Unis cette année.
Le marché du crédit enregistre le mouvement
Le cycle de l’IA se lit habituellement à travers les cours et les anticipations de bénéfices, mais le crédit commence lui aussi à refléter le phénomène. Le rendement du Trésor américain à 10 ans, autour de 5,34 % dans le dernier relevé, évolue en étroite corrélation avec les primes de CDS de plusieurs hyperscalers : environ 96 points de base pour Meta, 69 pour Amazon et 131 pour Broadcom. À mesure que ces groupes passent d’un excédent de trésorerie à une consommation massive de capitaux, les conditions de financement pèsent davantage sur le cycle d’investissement. Cette corrélation n’établit pas de lien de causalité, mais elle conduit des analystes à se demander si le boom de l’IA contribue lui-même au renchérissement du coût du capital.
| Indicateur | Dernier niveau relevé |
|---|---|
| Rendement du Trésor américain à 10 ans | 5,34 % |
| CDS de Meta Platforms | Environ 96 points de base |
| CDS d’Amazon | Environ 69 points de base |
| CDS de Broadcom | Environ 131 points de base |
