Analyse et Stratégie : Aux Etats-Unis, la peur assènera le coup final au PIB du deuxième trimestre, craint UniCredit

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Il « ne pren[d] pas plaisir à répéter que [leurs] prévisions sont les plus pessimistes [du marché] », mais, cette semaine encore, il est persuadé qu’elles sont « tout à fait justes. » Le chef économiste d’UniCredit, Erik Nielsen, passé par Goldman Sachs, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, réitère l’anticipation de son équipe d’une contraction de 20% du PIB des Etats-Unis au deuxième trimestre, soit quasiment trois fois plus que le consensus Bloomberg, « ce qui, oui, paraîtra absolument hallucinant lorsqu’ils l’annualiseront [-67%, ndlr]. »

Contrairement aux économistes des autres banques, Erik Nielsen ne croit pas que le confinement à la carte permettra aux Etats-Unis d’amortir le choc. Ce n’est pas parce que les Dakota du Nord et du Sud, le Nebraska, l’Iowa et l’Arkansas n’ont pas imposé de confinement, pas parce que les Etats qui l’ont décrété ont souvent opté pour des restrictions plus souples qu’à New York ou en Californie, que le pays s’en sortira mieux que l’Europe. Pour la zone euro aussi, UniCredit table sur un effondrement de 20% du PIB au deuxième trimestre malgré des mesures plus strictes en France et en Italie. Sur une échelle de 1 à 100 mesurant la sévérité du confinement, la France et l’Italie ont reçu la note de 90, supérieure de 30% à celle de 70 donnée aux Etats-Unis.

La Blavatnik School of Government, le département de l’université d’Oxford spécialisé dans les politiques publiques, a construit l’indicateur Covid-19 Government Response Tracker qui donne des notes aux Etats selon la sévérité du confinement et retrace dans le temps, pour chaque pays, les mesures de verrouillage imposées à mesure que la maladie se propageait. Cet indicateur a permis aux économistes de mettre au jour une corrélation quasi parfaite encore la sévérité des mesures et les dommages sur l’économie au premier trimestre. C’est-à-dire que, en toute logique, les pays qui sont allés le plus loin dans le confinement sont aussi ceux qui ont vu leur PIB chuter le plus. « La seule exception notable est l’Italie, qui, avec -4,7%, a fait beaucoup mieux que les -8%, -9% suggérés par cette corrélation par ailleurs impeccable », remarque Erik Nielsen.

« Des morts inutiles »

En zone euro, le PIB s’est contracté de 3,8% au premier trimestre de 2020 par rapport au dernier quart de l’année dernière. En Chine, où le confinement a été décrété dès la fin janvier, il s’est effondré de 9,8%. Aux Etats-Unis, il est ressorti quasi stable en glissement trimestiel (+0,3%), mais en baisse de 4,8% en rythme annualisé, la méthodologie par défaut outre-Atlantique. La médiane des estimations compilées par Bloomberg table sur une chute de 27,3% au deuxième trimestre (-7% d’un trimestre sur l’autre), avant un retour à la croissance au troisième trimestre toujours en rythme annualisé. Parce qu’en glissement trimestriel, il faudra attendre le deuxième trimestre 2021 pour que le PIB reparte à la hausse. Mais tous s’accordent à dire que l’économie commencera à remonter la pente au second semestre.

L'équipe d'Erik Nielsen chez UniCredit table sur un effondrement de 67% du PIB  des Etats-Unis, en données annualisées, au deuxième trimestre. C'est de loin l'estimation la plus catastophiste du consensus Bloomberg.

L'équipe d'Erik Nielsen chez UniCredit table sur un effondrement de 67% du PIB  des Etats-Unis, en données annualisées, au deuxième trimestre. C'est de loin l'estimation la plus catastophiste du consensus Bloomberg.

L’équipe d’Erik Nielsen chez UniCredit table sur un effondrement de 67% du PIB  des Etats-Unis, en données annualisées, au deuxième trimestre. C’est de loin l’estimation la plus catastophiste du consensus Bloomberg. | Crédits photo : Bloomberg

Sur cette phase de redressement, Erik Nielsen et son équipe sont les plus « bullish » parmi les quelque soixante économistes interrogés par Bloomberg. Daniel Vernazza, son spécialiste des Etats-Unis, nous explique que pour le moment, « seulement une minorité d’États américains ont commencé à déconfiner. […] La reprise au troisième trimestre est liée à une levée plus large des restrictions et à une hausse de la demande à partir d’un niveau très bas. La production sera toujours bien inférieure aux niveaux d’avant la crise au troisième trimestre, mais le taux de croissance est élevé parce qu’il est lié à des niveaux d’activité très bas au deuxième trimestre. » C’est sur le deuxième trimestre que se concentrent les craintes d’UniCredit. Le début du déconfinement ne fera pas redémarrer l’économie. La peur « va probablement dominer. » La trajectoire de l’économie dépend avant tout de la trajectoire de l’épidémie.

Les restrictions ont beau être progressivement levées, rien ne dit que les Américains aient très envie de sortir pour consommer. Rien ne dit non plus que les entreprises réembaucheront tout de suite. Les experts de la santé alertent sans discontinuité sur les risques d’un redémarrage précipité. Le très médiatique épidémiologique Anthony Fauci, qui conseille l’administration Trump, a redit hier « le danger à essayer de rouvrir l’économie du pays de façon prématurée. » Les États-Unis risquent de connaître « des morts et de la souffrance inutiles. » Trop d’Etats lèvent les restrictions sans tenir compte des directives de l’exécutif, qui préconisent par exemple aux gouverneurs d’attendre un recul sur deux semaines du nombre des nouveaux cas. Mais Donald Trump lui-même ne respecte pas ces lignes directrices. Il milite pour une réouverture rapide de l’économie. Les Américains sont des « guerriers », ils sont prêts pour cette « nouvelle phase de la bataille ».

Les dîners au restaurant en chute de 90%

Il y a deux semaines, Erik Nielsen remarquait qu’en Corée du Sud, où pourtant il n’y avait pas eu de confinement, les ventes dans les grands magasins avaient chuté, quand bien même le compteur des nouveaux cas de coronavirus était encore à zéro. En Chine, « on rachète du luxe mais pas de biens durables, on ne s’endette pas, on n’achète pas de voitures », notait début avril l’économiste en chef de Natixis, Patrick Artus. Et, aux Etats-Unis, les entreprises sont si peu à l’aise avec la réouverture de l’économie qu’elles pressent le Congrès pour qu’il passe une loi qui les protégerait contre les attaques en justice des salariés ou clients qui viendraient à être infectés par le Covid-19.

Les déplacements reprennent tranquillement à en croire le nombre grandissant de requêtes Apple Maps ou les données de TomTom sur les embouteillages, la demande d’essence rebondit, mais les heures travaillées restent 55% inférieures à leurs niveaux de janvier (contre 65% en dessous il y a quelques semaines) pour les travailleurs payés à l’heure qui utilisent le logiciel ou l’application Homebase. « Les indicateurs directs de la consommation discrétionnaire soulignent la faiblesse de la demande par rapport à la normale, s’inquiète Michael Pearce de chez Capital Economics. Le nombre de passagers dans les aéroports ne représente que 7% des niveaux de l’année dernière (contre 4% il y a quelques semaines). » Au Texas et en Floride, de grands Etats où les restaurants ont rouvert leurs portes, les données du site de réservations en ligne OpenTable suggèrent que les dîners en ville sont 90% inférieurs à ce qu’ils étaient avant la crise.

Toute la semaine dernière, les journaux américains relayaient des témoignages de restaurateurs qui s’inquiétaient du peu d’entrain des clients à refréquenter les établissements et du refus des travailleurs de reprendre leur poste. De toute manière, eux même ne sont pas pressés de réembaucher, surtout qu’actuellement leurs équipes touchent davantage en étant au chômage. Cheetie Kumar, propriétaire du restaurant Garland à Raleigh, en Caroline du Nord, a par exemple déclaré au Wall Street Journal qu’« elle ne voulait pas réembaucher des employés pour les licencier à nouveau si elle ne pouvait pas faire fonctionner le service de restauration rapidement. »

Or, le programme PPP de prêts convertibles en subventions pour les PME exige que les fonds soient dépensés dans les huit semaines, à 75% pour les salaires, faute de quoi les entreprises seront contraintes de rembourser les sommes perçues avec intérêts dans deux ans. Le département du Trésor a toutefois fait savoir que les bénéficiaires du Paycheck Protection Programme ne perdraient pas leurs droits si ce sont les travailleurs qui refusaient de revenir. Ed Doherty, un franchisé d’Applebee’s et de Panera Bread, a expliqué à la presse américaine qu’environ 30% des employés qu’il avait contactés avaient refusé de reprendre leur poste en invoquant souvent le manque d’accès aux soins pour les enfants ou les personnes âgées ; il a déclaré ne pas les avoir signalés à l’agence pour l’emploi.

« Les marchés sont beaucoup trop optimistes »

Erik Nielsen « pense que les marchés (et le consensus) sont beaucoup trop optimistes. […] Il est trop tôt pour acheter l’histoire de la reprise de la croissance. Nous n’avons probablement pas encore franchi le creux de la vague et les conséquences de cette pandémie sur l’activité et les bénéfices auront presque certainement un impact plus durable qu’on ne le pense généralement. » A Wall Street, les grands indices ont rebondi de plus de 30% depuis leur point bas du 23 mars. Le Nasdaq Composite des valeurs technologiques américaines est même repassé gagnant sur l’année le jour où, vendredi 8 mai, le Bureau des statistiques du travail (BLS) a officialisé la destruction de plus de 20 millions de postes aux Etats-Unis en avril et annoncé un taux de chômage de 14,7% (plus proche de 20% en réalité de l’aveu du BLS, qui a des difficultés à classer les travailleurs absents que les employeurs comptabilisent toujours dans leur effectif) ; du jamais vu depuis près d’un siècle et la Grande Dépression. Une semaine plut tôt, la Bourse de New York clôturait son meilleur mois en plus de trente ans, rassurée par les milliers de milliards de dollars d’aides du Congrès et de Réserve fédérale.

A ce rythme-là, si l’indice S&P 500 poursuit sur sa lancée, il renouera avec ses records dans le courant du mois de juin.

A ce rythme-là, si l’indice S&P 500 poursuit sur sa lancée, il renouera avec ses records dans le courant du mois de juin.

A ce rythme-là, si l’indice S&P 500 poursuit sur sa lancée, il renouera avec ses records dans le courant du mois de juin.

« L’intervention massive de la Fed (60% d’expansion du bilan en l’espace de deux mois, soit 2.500 milliards dollars en plus) explique en partie ce rebond, plus que les perspectives économiques, même si l’influence du secteur tech est à souligner une nouvelle fois au sein de l’indice, explique Alexandre Baradez, analyste de marché chez le courtier IG France. La baisse a été spectaculaire mais la vitesse de reprise du S&P 500 l’est tout autant : l’indice a effacé 60% de sa chute en six semaines seulement. Si l’indice poursuit sur sa trajectoire actuelle, il reviendra sur son sommet historique courant juin. Il est toutefois difficile d’anticiper un retour aussi rapide sur les sommets avec autant d’incertitudes sur la vitesse de reprise de l’économie et le comportement des consommateurs après un traumatisme aussi important. » 


Investir – Analyses et opinions – Les Echos Bourse

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