Incroyable ! Le Minitel est mort, mais le télégramme existe encore

Mots-clefs : , , , , ,

Dimanche 14 juillet, l’Inde a supprimé son service de télégrammes, vieux de 160 ans. Aucun rapport entre cette date et la célébration de la fête nationale française, bien sûr, mais toujours est-il que, dans l’Hexagone, ce service fonctionne toujours, malgré la rapidité offerte par la téléphonie ou les courriels.

Créé en 1879, ce service a ses « stars », des télégrammes si célèbres qu’ils sont passés à la postérité. Ainsi du télégramme de Panizzardi de 1894, dit aussi « petit bleu » (car le papier des télégrammes, à l’époque, était bleu-gris), une des pièces décisives de l’Affaire Dreyfus. Ainsi du télégramme Riegner, destiné à alerter en 1942 le Département d’État américain au sujet du plan nazi d’extermination des Juifs. Ainsi, enfin, du télégramme Zimmermann, envoyé par les Allemands aux Mexicains en 1917 pour les convaincre d’entrer en guerre contre les Etats-Unis. Mauvaise idée : intercepté par les services secrets américains, il contribua au contraire à précipiter l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés des Alliés…

Ce bout de papier fut également très prisé des créateurs de journaux (nombre de quotidiens se sont appelés « Le petit bleu », qui exprime bien le caractère d’urgence de la presse, comme Le Petit bleu des Côtes d’Armor ou Le Petit bleu de Lot-et-Garonne). Enfin, les romanciers et cinéastes le mirent souvent à l’honneur -son caractère d’urgence, le surgissement du télégraphiste dans une scène ou au détour d’un chapitre favorisent la progression de l’action. Il permit par exemple au duc de Guermantes, un des personnages d’A la recherche du temps perdu, de déclarer sa flamme dix fois par jour à la duchesse d’Arpajon, laquelle fut agacée par ce qu’on n’appelait pas encore le spamming

Orange a pris la relève

Le service des télégrammes est aujourd’hui géré par Orange (ex-France Télécom), et non pas par la Poste, mais n’a rien à voir avec le « service universel » imposé à l’opérateur. Il fait simplement partie des « services mutualisés » gérés par une branche spécifique de l’opérateur, le Département des activités mutualisées, qui s’occupe également du service des relations avec les actionnaires, ainsi que de l’homologation et de l’archivage des contrats mobiles.

Pour envoyer un télégramme, rien de plus simple. Il suffit d’appeler le 3655, où un opérateur prendra votre message et s’occupera de la transmission et de la facturation -il faut compter entre 7,49 et 19,43 euros selon le nombre de mots ou le jour de la commande (le dimanche, c’est plus cher). Il est possible aussi de passer par un site Web dédié, le bien nommé www.telegramme.com. Un opérateur appellera le destinataire au téléphone pour lui lire le message (lors de notre essai, nous avons reçu ce fameux coup de fil deux heures plus tard). Bien entendu, le « télégramme papier » sera aussi délivré mais… le lendemain, et par la Poste !

Fini, le « petit télégraphiste »

Fini le « petit télégraphiste » qui vient sonner à votre domicile pour vous apporter le précieux bout de papier. C’est que la rapidité n’est plus l’atout principal du télégramme -concurrencé par le courrier et les téléphones portables. « Le télégramme est encore utilisé car il sert beaucoup de document officiel et pièce juridique à des entreprises », explique Axel Maréchal. Ainsi, les sociétés de location de voiture envoient un télégramme quand le client n’a pas rendu la voiture : d’une part, cela peut l’inciter à la rendre dans les plus brefs délais. Mais surtout, ce document permet de faire jouer l’assurance, si le véhicule est volé ou a disparu.

Les sociétés de recouvrement de créance ont également massivement recours au télégramme : il a pour but d’impressionner, voire d’effrayer le destinataire en retard de remboursement. Enfin, les agences immobilières s’en servent pour donner un caractère officiel à un compromis de vente envoyé sous cette forme. Tous ces professionnels sont d’ailleurs si gourmands de ce type de documents que 50% des 200.000 télégrammes émis chaque année (dix fois plus qu’aux Etats-Unis en 2005, tout de même) sont directement saisis depuis des serveurs d’entreprises directement reliés aux serveurs d’Orange (25% des autres télégrammes étant créés par téléphone, et 25% par Internet).

Mais les particuliers ne sont pas en reste. Deux populations sont « surconsommatrices ». Les hommes politiques, et les Corses. « Les premiers s’en servent pour féliciter leurs collègues lors d’une élection, ou de l’attribution de la Légion d’honneur », explique Axel Maréchal. Les chefs d’Etat aussi en sont friands pour féliciter un nouvel élu : c’est par télégramme que Vladimir Poutine a félicité François Hollande quand celui-ci a été élu président en 2012.

Les Corses, gros consommateurs

Quant aux seconds, il s’avère que « plus une personnalité corse est connue dans l’île, plus sa famille recevra de télégrammes de condoléances lors de son décès », explique Alex Maréchal. Des télégrammes dont le graphisme pourra s’accorder aux circonstances, puisqu’il est possible de choisir une mise en page « condoléances », tout comme il est possible de choisir des illustrations « naissance » ou » mariage ».

Les Corses ne sont pas seuls à apprécier le télégramme, puisque celui-ci offre un « chic » que ne possède ni le trivial courriel, ni l’austère lettre recommandée. Certes, le volume des télégrammes échangés chaque année est en baisse : -20% par an depuis quelques années. Mais ce chiffre se stabilise, ainsi que le chiffre d’affaires (2 millions d’euros par an) car le « noyau dur » des entreprises grosses consommatrices résiste bien, et ne semble pas vouloir se passer de ce document dont le caractère officiel offre une grande sécurité juridique. Plus sûr que le courriel (dont l’authenticité est certes très rarement contestée devant les tribunaux, mais auquel la loi ne confère pas automatiquement de valeur juridique ), plus rapide et plus simple que la lettre recommandée, le télégramme a sans doute encore de beaux jours devant lui.

 


Challenges.fr – Toute l’actualité de l’économie en temps réel

Partager cet article