Maroc : vers la malédiction du pétrole ?

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Alors qu’en janvier 2013 nous redoutions que la malédiction du pétrole ne frappe la Maroc, pays jusqu’à présent épargné par printemps arabe et changement politique, la situation tendue qui règne actuellement au royaume chérifien est à surveiller de près.
D’autant plus que les questions de politique intérieure peuvent parfois être exploitées par des parties externes au pays (telles que les Etats-Unis ? ) histoire d’obtenir la main-mise sur richesses du sol ou du sous-sol. Un des objectifs pouvant être alors d’effrayer des investisseurs concurrents afin qu’ils ne prennent pas part au gâteau.
La Russie pouvant quant à elle rentrer dans la bataille en vue d’éviter à tout prix que ne surgissent de nouveaux pays exportateurs d’hydrocarbures, situation qui réduirait de facto le volume de ses propres exportations.

En tout état de cause, une vague d’agitation touche désormais le Maroc, le bureau politique de l’Istiqlal, le principal allié des islamistes au pouvoir, vient d’annoncer officiellement mardi qu’il quittait le gouvernement. Ouvrant la porte à un remaniement ministériel, voire même à des élections législatives anticipées.  Pour le parti, ce retrait est «une décision historique qui confirme l’indépendance et la volonté de mettre en place des institutions marocaines démocratiques».

Certes, les tensions entre le Parti justice et développement (PJD) de Benkirane et Istiqlal ne sont pas nouvelles, ce dernier affichant son désaccord avec la politique du Premier ministre islamiste, qu’il juge «autoritaire». L’arrivée à la tête du parti Istiqlal du député-maire de Fès, Hamid Chabat, n’a fait semble-t-il qu’envenimer les choses. Ce dernier reprochant au pouvoir en place de mal appréhender l’ampleur de la crise sociale et politique qui agite selon lui le Maroc. Tout en pointant du doigt les coupes budgétaires récemment décidées et qui devraient être mises en œuvre à la fin du ramadan.

Si en mai dernier, le roi Mohamed VI était intervenu pour demander personnellement à Istiqlal de rester au gouvernement, tentant ainsi d’éviter une crise politique susceptible d’aggraver sa situation économique, certains analystes estiment désormais que le souverain a pu modifier sa position.

Reste que pour demeurer au pouvoir, le PJD est contraint de former de nouvelles alliances autour de son Premier ministre, ne disposant pas de la majorité absolue. S’il échoue, des élections législatives anticipées devront être organisées. Ce que Mohammed VI tenterait d’éviter à tout prix.

Mais selon l’ancien ministre de la Communication, Khalid Naciri, interrogé par Le  Parisien, « le contexte actuel exige de la sagesse, un compromis, pour éviter l’instabilité« .  Il estime  que « le problème, aujourd’hui au Maroc, n’est pas idéologique mais bien politique et économique » et que  »c’est une erreur de provoquer cette crise« . Tout en recentrant le débat :  »nous vivons une crise mondiale à laquelle il faut faire face » a-t-il ajouté.

Selon Naciri, Istiqlal  « joue avec le feu« . S’il estime que jusqu’à présent  le Maroc a eu  »la chance d’avoir su gérer la transition du printemps arabe »  et a pu éviter « le scénario à la Tunisienne ou égyptienne«  grâce « à la responsabilité des partis et de la société civile« , il qualifie de « dangereuse »   la  »manœuvre » du parti de Hamid Chabat. 

Car certains  … et non des moindres, tels que les Etats-Unis pourraient être tentés  de profiter des tensions politiques marocaines pour mettre en place  une nouvelle fois leur stratégie du chaos. Sous forte odeur de gaz et de pétrole … La Russie quant à elle pouvant redouter de voir émerger un nouveau « concurrent »  susceptible de lui prendre des parts de marché.

En janvier dernier, nous redoutions en effet que la malédiction du pétrole ne frappe le Maroc. Des craintes suscitées par l’annonce du géant pétrolier américain Chevron  précisant  qu’il venait de conclure un accord avec les autorités marocaines en vue de mener des travaux d’exploration sur trois sites au large des côtes du royaume chérifien. Objectif : rechercher la présence d’hydrocarbures.

En vertu de ces accords, signés à Rabat (Maroc) par le directeur général de l’Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) et le président de la société Chevron Morocco Exploration  « la compagnie Chevron s’est engagée à réaliser des programmes d’acquisition sismique, ainsi que divers travaux et études géologiques et géophysiques », indiquait l’Office dans un communiqué.

Le groupe pétrolier Chevron indiquant pour sa part qu’il allait acquérir les données sismiques et allait  conduire des études dans plusieurs zones en eaux profondes, Cap Rhir Deep, Cap Cantin Deep et Cap Walidia Deep, lesquelles sont situées entre 100 et 200 kilomètres à l’ouest et au nord-ouest d’Agadir. Ces zones couvrent 29.200 kilomètres carrés avec des profondeurs de 100 à 4.500 mètres. Précisons que Chevron Morocco Exploration, filiale locale de la major pétrolière US, deuxième société pétrolière aux Etats-Unis, détient une part de 75% dans les trois zones, l’Office national des hydrocarbures et des mines marocain détenant quant à lui les 25% restants.

En octobre 2012, la société britannique Chariot Oil & Gas, via sa filiale locale, avait elle aussi signé un accord d’exploration pétrolière avec l’ONHYM, ce dernier incluait six permis de recherche au large du Maroc. A cette date, l’Office avait rappelé que le Maroc demeure  un pays importateur de pétrole. Estimant par ailleurs que le royaume demeurait encore sous-exploré tout en considérant que la plupart de ses bassins sédimentaires disposaient d’un énorme potentiel pour l’exploration.

Depuis, en vue d’encourager les investisseurs, l’Etat marocain a mis en place des mesures fiscales en vue d’inciter l’exploration tout en amendant la loi sur les hydrocarbures.  Ainsi, le gouvernement offre aux nouveaux entrants une exonération de l’impôt sur les sociétés sur une période de dix années consécutives et des taux de redevance sur le pétrole et le gaz ne dépassant pas respectivement les 10 et 5%.  Un dispositif qui aura permis l’arrivée pour la seule année 2012 d’environ 30 compagnies étrangères, dont l’américaine Anadarko Petroleum et l’espagnole Repsol.

Mais le dossier pourrait être une véritable bombe à retardement …

Le gouvernement marocain a récemment annoncé la mise en place d’une commission provisoire pour la délimitation du plateau continental sur la rive atlantique. Laquelle devra étudier tous les détails permettant de fixer de nouvelles frontières maritimes en vue de présenter les dossiers d’ici 5 ans devant la commission internationale chargée de cette question. «Cette délimitation est nécessaire pour sauvegarder les intérêts du Maroc» a déclaré à la presse le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, Saad Dine El Othmani.

Un communiqué de la présidence du gouvernement avait indiqué que la réunion qui s’est tenue fin décembre en vue de mettre en place cette commission provisoire s’inscrit dans le cadre de la mise en application de la Convention sur le droit de la mer, à laquelle le Maroc a adhéré, et qui donne aux Etats côtières de fixer la largeur de leurs mers territoriales au-delà de 200 milles, sans toutefois dépasser la distance maximale autorisée (350 milles), et en respectant certaines conditions géomorphologiques.

Le gouvernement se penche sur l’élaboration d’un dossier remplissant les conditions juridiques et techniques, qui sera déposé auprès de la Commission des limites du plateau continental relevant des Nations unies, avait alors poursuivi le communiqué. Le chef de gouvernement avait alors appelé tous les secteurs concernés à contribuer activement à l’élaboration d’ »un dossier digne de la position stratégique du Royaume » et « permettant de défendre ses intérêts devant la commission onusienne ».

Les résultats des études de terrain devraient permettre d’établir un nouveau tracé en concertation avec les pays concernés, à savoir l’Espagne (Îles Canaries) et le Portugal (Îles Madère). Des discussions qui pourraient être à l’origine de nouvelles tensions … avais-je alors indiqué …

 Or, simple hasard de calendrier ? La Commission européenne vient de se déclarer  incompétente pour trancher un éventuel litige entre le Maroc et l’Espagne concernant la prospection pétrolière  dans la zone maritime qui sépare les Iles Canaries du Maroc …

Günther Oettinger, commissaire européen à l’Energie encourageant toutefois  les deux parties à résoudre tout différend à ce propos et conclure un accord par «des moyens pacifiques en suivant les principes de la charte des Nations unies, les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU et la Convention onusienne relative au droit de la mer».

Précisons encore que suite à la découverte d’importantes réserves de pétrole dans une zone maritime non-définie entre le Maroc et l’Espagne, l’Espagne a renforcé sa présence militaire dans les Iles Canaries. Le 16 avril 2013, le Bulletin officiel espagnol a publié un décret du ministre de la Défense, Pedro Morenés Eulate, autorisant la mise en place dans la municipalité de Puerto del Rosario (Fuerteventura), d’une zone militaire. Rappelons qu’en mars 2012, la commune avait donné l’autorisation à la compagnie pétrolière espagnole Repsol, d’explorer dans cette zone maritime.

Début 2012,  le lieutenant général César Muro Benayas, chef du Commandement militaire des Iles Canaries, avait  quant à lui soulevé un tollé, affirmant que l’armée espagnole devait se préparer à gérer un regain de tension avec le Maroc  suite à la découverte de gisements de pétrole et de gaz au large du Sahara marocain.

«La question du pétrole, qui va prochainement se poser, sera une source d’instabilité et accentuera la tension», avait-il alors souligné.

Sources : RFI, Le Parisien, AFP, ONHYM, Les Echos (Maroc), Libération (Maroc)

Elisabeth Studer – 12 juillet 2013  – www.leblogfinance.com


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