Proche-orient : vers de nouveaux conflits pour les réserves d’eau douce du Tigre et de l’Euphrate ?

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L’eau pourrait être LA ressource rare du 21eme siècle … si ce n’est déjà fait. Selon des mesures effectuées par des satellites de la Nasa et publiées mardi, de larges étendues de zones arides du Proche-Orient ont vu leurs réserves d’eau douce baisser de manière alarmante au cours de la dernière décennie. De quoi provoquer de nouveaux conflits   ?
Selon la Nasa – toujours bien informée  – de 2003 à 2010, une partie des territoires de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran, situés dans les bassins du Tigre et de l’Euphrate ont perdu 144 kilomètres cube d’eau douce, un volume qui représente l’équivalent de celui de la Mer morte.

Parmi les causes principales d’un tel phénomène : en majeure partie (60%) la diminution des nappes phréatiques induite par le pompage, l’assèchement du sol dû en partie à la sécheresse 2007, ainsi que l’évaporation de l’eau à la surface des lacs et réservoirs.
Les travaux publiés dans la revue Water Resources Research datée du 15 février sont les résultats de la première estimation hydrologique étendue de la région occidentale du Tigre et de l‘Euphrate.
Selon Jay Famiglietti, professeur d’hydrologie à l’Université de Californie d’Irvine, principal auteur de cette étude, les « données des satellites montrent une baisse alarmante des réserves totales d’eau des bassins du Tigre et de l’Euphrate », phénomène en 2ème position pour son ampleur après celui frappant actuellement l’Inde.
«Le Proche-Orient n’a déjà pas beaucoup de ressource en eau et c’est l’une des régions du monde qui aura le moins de précipitation en raison du changement climatique  », relève par ailleurs Jay Famiglietti. Ajoutant  que la région  »doit gérer les ressources d’eau disponibles au mieux …. alors que la demande continue à augmenter ». Déplorant  également  que « les pays de la région ne coordonnent pas leur gestion de l’eau en raison de différentes interprétations des lois internationales» et des tensions politiques.

« Le XXIe siècle appartiendra à la Turquie », déclarait le président Turgut Ozal en juillet 1992 lors de la mise en eau du barrage Atatürk sur le fleuve Euphrate. « L’eau sera la ressource la plus importante au Proche-Orient dans les décennies à venir, et nous sommes les plus riches propriétaires de cette ressource dans la région. Ces fleuves sont là depuis des millions d’années. Nous voulons les utiliser pour apporter leurs bienfaits aux enfants de ce pays », indiquait parallèlement quant à lui Karman Inan, le ministre de l’Intérieur turc … laissant présager des fortes tensions  à venir.

Les eaux du Tigre et de l’Euphrate, détenus en des temps lointains par l’Empire ottoman – désormais morcelé entre la Syrie, l’Irak et la Turquie – sont au centre du problème.
Ces trois pays s’affrontent à propos d’un projet colossal : le projet de l’Anatolie du Sud-Est, lequel prévoit la construction de 22 barrages capables de stocker 110 milliards de m3 (101 sur l’Euphrate, 9 sur le Tigre) et 19 centrales, offrant notamment la possibilité de fixer la population d’ici à l’achèvement du projet prévu pour 2013 via la construction du barrage controversé de Ilisu.

A partir de la retenue Atatürk, le tunnel hydraulique le plus long du monde devrait permettre l’écoulement de 328 m3/s et l’irrigation de la plaine d’Urfa-Harran. Conséquence non négligeable : les eaux usées devraient se déverser dans la zone où se forme la source du Khabour, l’affluent syrien de l’Euphrate, entraînant pollution et salinité des terres.
Ce projet est par ailleurs annoncé comme une solution au sous-développement de la partie kurde du pays … et constitue une réponse économique aux demandes d’auto-détermination de ses habitants, auxquelles l’Irak et la Syrie sont favorables.

Ces derniers risquent au final une perte hydrique considérable, une désertification accrue de leurs territoires, le tout pouvant attiser des révoltes.

Face à la Turquie, l’Irak estime que les deux fleuves sont internationaux et demande le respect des droits acquis. Une position qui sous-entend le respect de la consommation de chacun des Etats riverains en amont et le partage équitable des ressources supplémentaires obtenues par des aménagements ultérieurs.

L’Irak s’oppose à la position turque, mais également syrienne, qui considère que le Tigre et l’Euphrate constituent deux branches d’un même bassin hydrographique.  La Turquie et la Syrie proposent que l’Irak prenne sa part de ressources sur le Tigre – alors que ce dernier est difficilement aménageable dans sa partie amont – se partageant la part du lion via le bénéfice exclusif des eaux de l’Euphrate. Pour l’Irak, au contraire, les deux fleuves doivent être considérés séparément et un partage équitable de leurs eaux doit être envisagé entre les trois Etats.

Dès 2004, l’Union européenne avait exprimé l’importance de la question du partage des eaux du bassin du Tigre et de l’Euphrate sur l’épineux dossier de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.
La Commission européenne avait alors affirmé : « une question essentielle dans la région est l’accès à l’eau pour le développement et l’irrigation. Au Moyen-Orient, l’eau deviendra de plus en plus une ressource stratégique dans les années à venir, et avec l’adhésion de la Turquie on peut s’attendre à ce que la gestion internationale des ressources en eau et des infrastructures (barrages et systèmes d’irrigation dans les bassins fluviaux de l’Euphrate et du Tigre, coopération transfrontalière en matière d’eau entre Israël et ses voisins) devienne un aspect important pour l’Union européenne. »

Sources : AFP, Eurocite, SciencesHumaines

Elisabeth STUDER – www.leblogfinance.com – 13 février 2013


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