Qui est Carenco, le nouveau patron de la CRE?

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Certains mesurent leur pouvoir à leur volume d' » amis  » sur les réseaux sociaux. D’autres par le nombre et la qualité des personnes qui acceptent leurs invitations à débattre. Jean-François Carenco fait partie de la seconde catégorie. Président de la Commission de régulation de l’énergie (CRE) depuis le début de l’année, cet inconnu du grand public n’est pas inscrit sur Facebook et ne possède pas de compte Twitter. Il n’en est pas moins un des hommes les plus influents du pays.

Ne pas se fier à son look  » vieille France  » et à son phrasé un peu haché. Jean-François Carenco, 65 ans, a un carnet d’adresses long comme le bras, il a notamment fréquenté les cinq derniers présidents de la République et mieux vaut être dans ses petits papiers. En septembre, lors d’un colloque dédié à l’autoconsommation électrique, après qu’un premier conférencier s’est fendu d’un mot de remerciement à son adresse, tous les autres intervenants se sont crus obligés de faire de même. Esprit grégaire des électrons sans doute.

Mardi 17 octobre, bis repetita. A l’occasion de la mise en place du Comité de prospective de la CRE, personne n’a séché. Etaient là le ban et l’arrière- ban du monde de l’énergie : Jean-Bernard Lévy, PDG d’EDF, Pierre Mongin, secrétaire général d’Engie, Helle Christoffersen, directrice de la stratégie de Total, le mathématicien-député LREM Cédric Villani, grand ponte de l’intelligence artificielle… Et tous ont félicité le maître de cérémonie. Assis sur son siège au premier rang, Jean-François Carenco buvait du petit-lait en lissant sa moustache. Réunir les gens autour d’une table, donner du temps au temps, telle est la méthode du président de la CRE.  » Quand il y a un sujet, on regarde, on réfléchit, on écoute, on se concerte et derrière, on décide « , indique-t-il, à la manière d’un chef d’état-major.

Fan de philo et de littérature

« La politique énergétique est devenue tellement complexe qu’on ne peut se contenter de réfléchir à un horizon de cinq ans, décrypte Cédric Lewandowski, directeur exécutif groupe d’EDF. Il faut un endroit neutre pour débattre des sujets de long terme et c’est très bien que la CRE se soit approprié le dossier de la prospective. Jean-François Carenco a raison de vouloir regarder loin. »

Empreinte écologique qu’il faut réduire, interconnexions électriques qui rendent possible le foisonnement de la production, technologies qui permettent la décentralisation, client qui veut être acteur de sa propre consommation, les défis de la transition énergétique sont immenses. Il faut passer d’un monde ancien, où de grosses centrales déversent leur production sur le réseau, à un monde nouveau, autour de points intermittents provenant de parcs éoliens et de fermes solaires. « Il est nécessaire de réfléchir à l’avenir de notre système, indique Jean-François Carenco. Il y a de moins en moins de certitudes dans l’univers de l’énergie. » Les certitudes, un terme que le président de la CRE abhorre. Lui a des convictions. La République, la fraternité, la recherche de l’intérêt général, lutte contre l’exclusion, la solidarité.

Amateur de littérature et de philosophie – Michel Serres est un ami –, Jean-François Carenco a le service de l’Etat chevillé au corps. « Mon père qui était ingénieur à la SNCF m’a dit une phrase qui m’a marqué : “Toute ma vie j’ai été une poire”, raconte-t-il. Ce qui veut dire qu’on est là pour servir les autres. Le reste est sans importance. » Diplômé d’HEC et de l’ENA, « la poire » commence sa carrière au tribunal administratif de Marseille avant de travailler sept ans avec le maire de Montpellier, le truculent Georges Frêche. A 36 ans, il intègre la préfectorale, d’abord à Versailles, puis occupe des postes exposés dans les DOM TOM. En Nouvelle- Calédonie, il découvre « la violence qui tue » avec l’assassinat du leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou. Et il y a quelques jours, comme président de l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, il a rendu à la Sorbonne un vibrant hommage à Claude Erignac, le collègue assassiné il y a près de vingt ans à Ajaccio.

Connu pour ses coups de gueule

Au siège de la CRE, situé au centre de Paris, les murs de son bureau sont ornés des portraits des quatre derniers héros de la Résistance entrés au Panthéon, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay, Pierre Brossolette, Germaine Tillion, dessinés par le maître de l’art figuratif Ernest Pignon-Ernest. Jean-François Carenco aime les tempéraments. Georges Frêche, bien sûr, qui l’appelait son « petit frère », mais aussi Jean-Louis Borloo, son deuxième mentor, dont il fut le directeur de cabinet au ministère de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale, puis à l’Ecologie.

Lui-même ne passe pas pour un tiède. Vingt-trois ans à rouler sa bosse comme préfet dans tous les coins et recoins de la métropole et les confettis de la République vous tanne le cuir, vous forge un caractère. Passionné de politique industrielle, Jean-François Carenco est connu pour son aspect bourru et ses coups de gueule. Contre notamment les « sans couilles » qui font les choses à moitié. Une catégorie dans laquelle il range notamment quelques anciens Premiers ministres.

Commentaire policé de Jean-Paul Faugère, ex-directeur de cabinet de François Fillon, aujourd’hui président de CNP Assurances : « Il se moque des usages compassés de la vie administrative, même s’il sait très bien les maîtriser. » Pour l’ancien ministre Michel Mercier, « ce préfet sans inhibitions a pris à bras-le-corps les questions d’aménagement du territoire et les sujets sociaux, notamment ceux des migrants. » A la préfecture d’Ile-de- France, il procédera à 32 évacuations. Le 29 juillet 2016, le voilà place Stalingrad, à Paris, devant 4 200 personnes à évacuer alors qu’il ne dispose que de 1 800 places. « Il a appelé les maires de la région pour trouver des solutions d’hébergement provisoires dans des logements collectifs, des gymnases, raconte Raphaëlle Epstein-Richard, ex-chargée de mission politique de la ville à la préfecture d’Ile-de-France, aujourd’hui secrétaire général de la CRE. Dans la journée, c’était réglé et trois semaines plus tard, la promesse était tenue, les migrants étaient réinstallés dans des logements en dur. »

Critique envers Hollande

Carenco aime faire bouger les lignes. « Il sort de son périmètre, il a une force de vie incroyable avec toujours 1 000 projets en tête », note Cédric Lewandowski. « Il débusque toujours les mauvaises raisons pour lesquelles les choses n’ont pas été faites, poursuit Jean-Louis Borloo. Il se fixe alors un objectif et, grâce à sa capacité d’entraînement, convainc ses collaborateurs de le suivre. » Artisan du plan de cohésion sociale, du Grenelle de l’environnement et de la relance du Grand Paris, l’ex-préfet semblait programmé pour occuper la tête d’une grande entreprise publique. Son nom avait circulé pour EDF, la SNCF ou la Caisse des dépôts. Mais François Hollande, son coreligionnaire à HEC et à l’ENA (une promo les séparait), ne l’a pas voulu.  « Jean-François a critiqué le volet sécuritaire, le manque d’accompagnement de la politique migratoire du gouvernement et Hollande l’a jugé ingérable », analyse Bruno Arbouet, directeur général d’Action Logement Groupe, un des acteurs du logement social.

A la CRE, où il dirige 151 personnes, l’ex-préfet a immédiatement rué dans les brancards. Quelques jours avant son arrivée, il critique devant la commission des Affaires économiques de l’Assemblée sa future maison qui, selon lui, a clos trop vite un désaccord avec la ministre de l’Energie Ségolène Royal sur le tarif rémunérant Enedis, la filiale d’EDF chargée de la distribution d’électricité. Il s’en prend ensuite à ce même Enedis qui, dans une lettre au Conseil d’Etat, a soulevé une question de constitutionnalité en estimant que ce n’est pas du ressort de la CRE de fixer les tarifs. Depuis, Carenco s’en est expliqué entre quatre yeux avec le président du directoire du distributeur, Philippe Monloubou, à qui il a passé un savon : « C’est incroyable ! Cela fait partie des petites choses qui détruisent la solidité des infrastructures de gouvernance. »

Le président de la CRE a une position moins tranchée sur l’électricité, où dix ans après l’ouverture à la concurrence, EDF détient toujours une place hégémonique (84 % pour les particuliers). « Est-ce le rôle du régulateur d’inciter les consommateurs à changer de fournisseur ? » Et il ajoute : « Le nouveau système ne doit pas reposer sur la seule pensée néolibérale. » Un point de vue qui tranche avec celui de son prédécesseur, le très libéral Philippe de Ladoucette, et qui divise le monde de l’énergie. Certains reprochent à Jean-François Carenco d’être plus politique qu’arbitre. Pascal Sokoloff, directeur général de la FNCCR, l’association de collectivités territoriales spécialisées dans les services publics locaux, estime au contraire son approche saine : « Il a raison, avant de déconstruire le système, de rappeler les grands principes d’intérêt généraux. »

Faire face à l’autoconsommation

Un des sujets prégnants du moment concerne l’autoconsommation électrique, un phénomène nouveau qui ne concerne que quelques dizaines de milliers de foyers mais qui est amené à croître (en Allemagne, ils sont 2 millions). Ce mouvement, que Jean-François Carenco qualifie d’« inévitable et souhaitable », soulève de nombreuses questions. La plus importante touche au tarif d’utilisation des réseaux publics d’électricité et aux taxes que les « autoconsommateurs » acquitteront.

Le président de la CRE estime que l’autoconsommation « peut déboucher sur le meilleur – l’optimisation de la production et des coûts de réseaux – comme sur le pire : le repli sur soi et la création d’îlots électriques indépendants les uns des autres ». Sur ce thème, l’ancien préfet joue régulièrement les Cassandre en évoquant les risques d’effets d’aubaine qui conduiraient à un communautarisme énergétique, à de nouvelles féodalités. « Sous le prétexte de transition énergétique et de promotion de valeurs environnementales, ne détricotons pas le maillage de nos réseaux d’électricité qui garantissent la sécurité d’approvisionnement à un prix unique sur tout le territoire. »

Ce discours très jacobin autour de la fameuse péréquation tarifaire passe mal auprès des promoteurs de solutions renouvelables. « On a l’impression que Jean-François Carenco est là pour protéger les intérêts des fournisseurs historiques EDF et Engie », dit David-Eric Emsellem, directeur de l’innovation chez le producteur Apex Energies. « La péréquation est un totem, observe Richard Loyen, délégué général d’Enerplan, le syndicat professionnel de l’énergie solaire. Mais il doit être possible de l’aménager et de faire un tarif à plusieurs niveaux pour l’autoconsommation locale et collective. »

C’est en décembre ou en janvier que Jean-François Carenco et ses équipes diront ce qu’il en coûtera pour l’utilisation du réseau. Mais avant cela, il faut consulter. « En France, avant de prendre une décision, il faut mettre beaucoup de gens d’accord, dit le patron de la CRE en souriant. Le président de la République, les ministères, les directeurs de cabinet, les parlementaires, le secrétaire général du gouvernement. » Ça tombe bien, Jean-François Carenco les connaît tous. Et il ajoute : « Obtenir des consensus, c’est l’histoire de ma vie. »

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