Rien ne va plus entre le patronat et les cadres

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Elle réclamait un tête-à-tête avec Pierre Gattaz depuis des semaines. Lasse de voir le président du Medef agir avec la seule CFDT, la voici qui tire à boulets rouges sur le nouvel accord de l’assurance-chômage, qui touche fortement ses adhérents au porte-monnaie. “C’est un acte de trahison, affirme-t-elle. Seul le patronat va en tirer les bénéfices, les salariés n’auront rien.”

Carole Couvert, aux commandes du syndicat des cadres depuis onze mois, nous reçoit dans son bureau de la rue du Rocher, à Paris, mardi 24 mars en fin de journée. La voix de cette femme de 41 ans reste posée, mais sa colère est manifeste. Les trois signatures syndicales nécessaires pour valider l’accord ont été apposées trois jours plus tôt par la CFDT, la CFTC et FO ?

Elle ripostera en refusant de signer le pacte de responsabilité. Et tant pis pour Pierre Gattaz, qui perd ainsi le soutien d’un syndicat réformiste qui représente tout de même la hiérarchie dans l’entreprise. “La confiance est rompue”, lâche Carole Couvert. Les deux seules signatures, celles de la CFDT et de la CFTC, ne suffiront pas à valider le texte. Le projet phare du président de la République, qui vise à alléger le coût du travail, sera donc porté par le seul patronat. Alors que le pouvoir parle de réformer par le dialogue social.

Le problème ? Le délai de carence !

“J’invite les salariés de l’encadrement et les techniciens à faire leurs calculs et à demander des comptes aux syndicats qui vont le signer.” De quoi s’agit-il ? Du fameux “délai de carence”. Quand les salariés qui se retrouvent au chômage touchent un chèque de départ supérieur au minimum légal, ils ne perçoivent pas leurs allocations mensuelles pendant une certaine durée, calculée en fonction du montant du chèque. Jusqu’à fin juin, ce délai sans allocation ne peut dépasser 75 jours.

A partir du 1er juillet, date d’entrée en vigueur du nouvel l’accord, il pourra aller jusqu’à 180 jours. Il suffira de 16.200 euros, en plus du minimum légal, pour passer six mois complets sans la moindre allocation mensuelle. A l’issue de la carence, les droits au chômage seront ouverts normalement. La mesure n’ampute donc pas le nombre de jours d’indemnisation, mais diffère leur versement dans le temps. Et elle ne concerne pas les licenciements économiques. En revanche, elle porte un coup aux ruptures conventionnelles, qui étaient responsables de 11,4% des inscriptions au chômage, et particulièrement aux cadres, qui partent souvent avec les chèques les plus importants.

Force de propositions

C’est pour financer les fameux “droits rechargeables”, qui donnent plus de sécurité aux salariés précaires, que le délai de carence a été rallongé. Carole Couvert et son équipe avaient pourtant formulé des propositions alternatives. “Nous étions prêts à aller jusqu’à 100 jours de carence, rappelle-t-elle. Nous avions aussi proposé d’autres solutions de financement pour maintenir l’équilibre du régime.

Par exemple, les cadres supérieurs ne cotisent à l’assurance-chômage que sur la base d’un salaire brut de 12.516 euros par mois. Nous avons suggéré que le seuil soit relevé jusqu’à 18.774 euros, le temps de passer la crise. En contrepartie, le plafond d’allocations aurait été augmenté.” Une hausse du coût du travail dont le Medef n’a pas voulu. 

La délégation de la CFE-CGC a aussi réclamé que tous les contrats courts soient soumis à davantage de cotisations. Même refus patronal. “Les employeurs ne cotiseront pas davantage sur les contrats courts, mais les cadres et les techniciens, eux, vont payer.” Les cadres sont moins touchés que d’autres par le chômage ?

CGT et CGC, même combat ?

“S’ils voient leurs droits diminuer, les cadres demanderont à sortir de l’assurance-chômage pour se tourner vers une protection privée, rétorque Carole Couvert. N’oubliez pas qu’ils financent le régime à hauteur de 39%, et qu’ils ne sont à l’origine que de 18% des dépenses.” Elle met en garde contre deux effets pervers. “Cette réforme va inévitablement peser sur la consommation, souligne-t-elle. Par ailleurs, parmi ceux qui signent des ruptures conventionnelles, il y a beaucoup de repreneurs d’entreprise potentiels. Avec cet accord, ce ne sera plus possible.”

Après cet acte fort, Carole Couvert espère peser davantage dans les futures discussions. Car deux signatures refusées coup sur coup, c’est inédit dans l’histoire de la CFE-CGC. Ce “syndicat réformiste” se retrouve subitement au côté de la CGT, traditionnellement abstentionniste et non signataire… “Peu importe. En refusant de signer, nous démontrons que nous sommes les seuls à nous battre pour le pouvoir d’achat des classes moyennes.” Elle détaille le courrier reçu ces dernières semaines. “Des cadres au chômage surendettés, qui n’arrivent plus à payer leur pension alimentaire, cela existe aussi. Dire qu’ils peuvent se passer d’allocation durant six mois et payer plus sans retour, c’est du populisme. Avec 2.500 ou 3.000 euros brut par mois, on n’est pas riche.” Sur ce point, le débat n’est jamais clos. 


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