Anthropic, la société américaine qui développe les modèles d’intelligence artificielle Claude, prépare une introduction au Nasdaq qui pourrait devenir la plus importante de l’histoire. Selon plusieurs médias, dont Reuters, l’opération viserait une levée d’environ 100 milliards de dollars sur la base d’une valorisation proche de 2 000 milliards. Le calendrier évoqué prévoit une cotation avant les élections de mi-mandat américaines de novembre. Le projet de prospectus, déposé de manière confidentielle auprès de la SEC le 1er juin, n’a pas encore été rendu public, mais une version préliminaire consultée par Reuters a été largement relayée depuis le 28 septembre.
Des comptes 2025 fortement déficitaires
Selon les éléments rapportés par Reuters, le chiffre d’affaires d’Anthropic a été multiplié par environ douze en 2025, pour atteindre 4,59 milliards de dollars. La perte d’exploitation s’est creusée à 8,06 milliards de dollars, contre 2,98 milliards un an plus tôt, sous l’effet des dépenses en capacités de calcul. La perte nette atteint près de 42 milliards de dollars, dont environ 34 milliards correspondent à une charge comptable sans décaissement, liée à la hausse de la valeur estimée d’instruments de financement susceptibles d’être convertis en actions. Le document fait apparaître deux autres points de vigilance. Deux clients représentaient environ un quart du chiffre d’affaires 2025, ce qui traduit une forte concentration. Les engagements de dépenses en services d’infonuagique et en capacités de calcul s’élèvent à 518 milliards de dollars sur les prochaines années, dont environ 80 % ne sont pas résiliables. La section consacrée aux facteurs de risque occupe une place inhabituelle et inclut des scénarios propres à l’intelligence artificielle, tels qu’un défaut d’alignement des modèles sur les objectifs humains.
Une croissance mesurée en rythme annualisé
La société met en avant un indicateur de chiffre d’affaires annualisé, qui projette sur douze mois le niveau d’activité récent. Celui-ci est passé d’environ 9 milliards de dollars fin 2025 à 14 milliards en février 2026, à plus de 47 milliards en mai, puis à 65 milliards fin juillet, selon les informations communiquées par Anthropic à ses investisseurs. Cet indicateur n’est pas audité et ne se confond pas avec un chiffre d’affaires réalisé. Le chiffre d’affaires du deuxième trimestre 2026, de 11,5 milliards de dollars, soit environ quatorze fois celui de la même période de 2025, correspond toutefois à un rythme annuel d’environ 46 milliards, cohérent avec le niveau annoncé en mai. Le tour de financement de série H, clos le 28 mai, a permis de lever 65 milliards de dollars sur la base d’une valorisation de 965 milliards après opération, soit environ vingt fois le chiffre d’affaires annualisé de l’époque. La série G de février valorisait la société 380 milliards de dollars.
Des multiples très variables selon la référence
Le niveau de valorisation recherché dépend entièrement de la mesure retenue. À 2 000 milliards de dollars, Anthropic serait valorisée environ 435 fois son chiffre d’affaires audité de 2025, environ 31 fois son chiffre d’affaires annualisé de fin juillet, et une dizaine de fois le chiffre d’affaires de 190 à 200 milliards de dollars qu’elle projetterait pour 2028, selon des sources citées par Reuters. L’écart illustre la dépendance de la valorisation au maintien du rythme de croissance. Les appréciations divergent fortement. Le cabinet de recherche indépendant New Constructs a qualifié l’opération d’introduction en Bourse « la plus déraisonnable de 2026 » et estime la valeur de la société à environ 150 milliards de dollars. À l’inverse, Nvidia, principal fournisseur de processeurs du secteur, serait en discussion pour participer à l’opération en tant qu’investisseur de référence à hauteur de 10 milliards de dollars, selon Reuters, après s’être engagé fin 2025 à investir jusqu’à 10 milliards dans la société. Morgan Stanley, Goldman Sachs et JPMorgan dirigeraient l’opération.
Un test pour le marché primaire
L’opération dépasserait l’introduction en Bourse de SpaceX, qui a levé environ 86 milliards de dollars en juin. Elle intervient dans un marché primaire américain hésitant : plusieurs sociétés ont reporté leur cotation en septembre en invoquant les conditions de marché, et OpenAI a écarté une introduction en Bourse cette année. La publication du prospectus définitif, qui doit intervenir au moins quinze jours avant le début de la commercialisation auprès des investisseurs, permettra de disposer des comptes audités et des résultats du troisième trimestre.
Les enjeux pour les investisseurs européens
Les particuliers européens n’auront en pratique qu’un accès indirect à l’opération, principalement via les fonds et indices dans lesquels le titre serait intégré après sa cotation. La
Banque centrale européenne a relevé dans sa revue de stabilité financière de mai 2026 la forte concentration des expositions des assureurs, fonds de pension et fonds d’investissement européens sur un petit nombre de grands émetteurs américains liés à l’intelligence artificielle. Une capitalisation de cette taille pèserait mécaniquement dans les indices mondiaux répliqués par de nombreux fonds détenus via l’
assurance-vie en unités de compte ou les plans d’
épargne retraite. L’écart d’échelle avec les acteurs européens reste considérable. La française Mistral AI a levé 3 milliards d’euros en septembre sur la base d’une valorisation de 21,3 milliards d’euros, et vise un milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2026.