Le marché de la dette française traverse sa période de tension la plus marquée depuis plus de vingt ans. Le rendement de l’OAT à 10 ans a touché 4,99 % le 1er octobre, son plus haut niveau depuis juillet 2002, selon les données LSEG, tandis que l’écart avec le Bund allemand, baromètre de la défiance des investisseurs, s’est élargi à environ 1,3 point de pourcentage, un sommet depuis la crise de la dette en zone euro. Cette poussée accompagne la présentation du budget 2027, qui prévoit des dizaines de milliards d’euros d’économies que le gouvernement de Sébastien Lecornu devra faire adopter par une Assemblée nationale fragmentée.
Un budget de 54 milliards d’euros pour ramener le déficit à 5 %
Le projet de budget 2027 repose sur un effort de 54 milliards d’euros, dont 43 milliards d’euros de nouvelles économies et de réductions de dépenses, selon le ministère de l’Économie et des Finances. L’objectif est de ramener le déficit public à 5 % du produit intérieur brut en 2027, contre 5,4 % attendu cette année. Le gouvernement avait averti début septembre qu’il manquerait la cible de 5 % fixée pour 2026. Sans ces mesures, Sébastien Lecornu estime que le déficit atteindrait 6,5 % du PIB en 2027.
Le texte comprend un gel des salaires publics, un freinage des dépenses locales et de santé, une réduction des allègements de cotisations patronales et une baisse de 30 % de la surtaxe exceptionnelle sur les grandes entreprises. Le Premier ministre exclut toute hausse d’impôts et refuse de geler le barème de l’impôt sur le revenu.
Les retraites au centre des arbitrages
Les dépenses de retraite devraient atteindre 436 milliards d’euros en 2027, soit 14 % du PIB, d’après le gouvernement. Parmi les mesures, l’exécutif prévoit de réduire le rythme auquel de nombreuses pensions sont indexées sur l’inflation, une disposition qui pourrait générer jusqu’à 6 milliards d’euros d’économies, ainsi que de plafonner des avantages fiscaux dont bénéficient les retraités. Les modalités précises restent à trancher : Sébastien Lecornu a évoqué une désindexation au moins partielle des pensions ou la suppression de l’abattement fiscal de 10 %, tout en promettant que les petites retraites seraient protégées et qu’« aucune pension ne diminuera ».
Toute réforme de fond du système se heurte à une forte opposition. Emmanuel Macron avait tenté de relever l’âge de départ à la retraite, mais le gouvernement a suspendu cet effort lors des négociations sur le précédent budget. Marine Le Pen, en tête des sondages pour la présidentielle de 2027, s’engage de son côté à ramener l’âge de départ jusqu’à 60 ans.
Des taux au plus haut depuis 2002
Après son pic du 1er octobre, le rendement de l’OAT à 10 ans est revenu vers 4,9 % le lendemain, puis aux alentours de 4,76 % le 6 octobre, avant de remonter autour de 4,9 % en séance le 7 octobre, selon les relevés de marché rapportés par la presse spécialisée. L’écart avec l’Allemagne, d’environ 131 points de base le 1er octobre, dépasse celui de l’Italie, estimé à 110 points de base.
| Indicateur | Niveau | Date ou précision |
|---|---|---|
| Rendement de l’OAT à 10 ans, plus haut | 4,99 % | 1er octobre 2026, plus haut depuis juillet 2002 |
| Écart OAT 10 ans contre Bund | Environ 131 points de base | 1er octobre 2026, sommet depuis la crise de la zone euro |
| Dette publique | 119 % du PIB, soit environ 3 600 milliards d’euros | Deuxième trimestre 2026 |
| Charge de la dette en 2027 | 91 milliards d’euros (+15 %) | Prévision du gouvernement |
| Émissions de dette en 2027 | 340 milliards d’euros, soit environ 380 milliards de dollars | Record, selon l’agence de la dette |
Les investisseurs doutent de la capacité de Sébastien Lecornu à tenir ses engagements avant l’élection présidentielle. « La France en est aujourd’hui à un point où elle ne voit pas comment s’attaquer à la question de la dette publique », a déclaré Christopher Dembik, conseiller en investissement senior chez Pictet Asset Management. « Il n’y a pas de solution facile. Nous ne reviendrons pas à des taux plus bas. Nous n’avons pas d’activité économique forte. La seule voie sera de réduire les dépenses, mais personne ne veut le faire. »
Un alourdissement de la charge de la dette
Le coût du service de la dette devrait augmenter de 15 % l’an prochain, à 91 milliards d’euros. Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, anticipe une charge d’environ 100 milliards d’euros par an d’ici la fin de la décennie. L’agence de la dette prévoit d’emprunter un montant record en 2027, de l’ordre de 340 milliards d’euros, soit 20 milliards de plus qu’en 2026. La France doit en outre refinancer, dans les années à venir, une masse d’obligations émises à l’époque des taux ultra-bas.
La hausse des taux d’intérêt est mondiale : les rendements américains ont fortement progressé et les obligations britanniques à 30 ans ont dépassé 6 % la semaine précédant le pic français. La France apparaît toutefois particulièrement exposée en raison d’une croissance faible et de déficits durablement élevés, auxquels s’ajoute la guerre en Iran, qui pèse sur l’économie par le renchérissement de l’énergie. Le pays reste soumis à la procédure européenne pour déficit excessif ouverte en 2024.
Un Parlement divisé, un calendrier incertain
Le dépôt du projet de budget ouvre la négociation avec une Assemblée nationale fragmentée entre des partis qui s’affrontent à l’approche de la présidentielle du printemps prochain. Au cours des deux dernières années, les discussions ont dépassé l’échéance de fin d’année et des députés ont voté le renversement de Premiers ministres qui défendaient des réductions de dépenses. Le gouvernement minoritaire de Sébastien Lecornu a proposé aux oppositions un vote sans obstruction, en s’engageant à ne recourir ni à l’article 49.3 ni aux ordonnances. Les débats parlementaires sont annoncés à partir du 13 octobre. En l’absence d’accord, des analystes évoquent la possibilité d’une loi de financement d’urgence.
Du côté des agences de notation, Moody’s a maintenu en avril la note de la France à Aa3 avec une perspective négative, un cran au-dessus de celles de S&P et de Fitch, en citant la fragmentation politique comme frein à la réduction du déficit et de la dette. Côté projections, Stéphane Colliac, de BNP Paribas, estime que la dette atteindrait environ 121 % du PIB en 2027 et près de 124 % en 2032 si l’ajustement prévu se réalisait. Selon des analystes cités par la presse, le seuil d’intervention de la Banque centrale européenne reste élevé, la cause principale de la tension étant la politique budgétaire nationale.
