L’enrichissement de l’uranium, étape indispensable à la fabrication du combustible nucléaire, est devenu l’un des goulets d’étranglement de la filière depuis l’invasion de l’Ukraine. Hors de Russie et de Chine, deux groupes européens seulement disposent de capacités à grande échelle : le français Orano et Urenco, détenu par des intérêts britanniques, néerlandais et allemands. L’interdiction des importations d’uranium enrichi russe aux États-Unis, dont les dérogations expirent le 1er janvier 2028, et la recherche de diversification des électriciens occidentaux redessinent ce marché, sur lequel l’américain Centrus Energy cherche à revenir.
Un marché dominé par la Russie
La capacité d’enrichissement se mesure en unités de travail de séparation, ou UTS. Selon la World Nuclear Association, Rosatom concentre à lui seul une part de l’ordre de 44 % des capacités mondiales, avec quatre usines en Russie. Les États-Unis s’approvisionnaient jusqu’à récemment pour près d’un quart de leurs besoins auprès de la Russie, dont les importations ont été interdites par une loi de mai 2024, assortie de dérogations temporaires.
Opérateur
Actionnariat
Capacité actuelle (milliers d’UTS/an)
Capacité prévue (milliers d’UTS/an)
Rosatom
État russe
27 100
29 810
Urenco
Royaume-Uni, Pays-Bas, Allemagne
17 300
18 000
Orano
État français
7 500
10 000
Centrus Energy
Coté à New York
Démonstration
Premières capacités commerciales en 2029
Source : World Nuclear Association, données des opérateurs. Hors CNNC (Chine). La capacité prévue d’Urenco n’intègre pas l’extension de 2,1 millions d’UTS annoncée en juin 2026.
Un prix presque triplé en quatre ans
Le resserrement de l’offre non russe s’est traduit dans les prix. Selon le cabinet spécialisé UxC, le prix de l’unité de travail de séparation est passé de 65 dollars en février 2022, avant l’invasion de l’Ukraine, à 181 dollars aujourd’hui. La hausse reflète à la fois la recherche de fournisseurs alternatifs et l’augmentation de la demande, portée par les prolongations de durée de vie des réacteurs existants et les projets de redémarrage de centrales.
Indicateur
Février 2022
2026
Variation
Prix de l’UTS (dollars)
65
181
+178 %
Source : UxC.
Le métier est structurellement rentable en raison du nombre restreint d’acteurs. Selon une étude de Citi, la marge d’excédent brut d’exploitation d’Urenco a atteint en moyenne 61 % entre 2010 et 2023.
Orano accélère en France et aux États-Unis
Orano a lancé en octobre 2024 l’extension de son usine Georges Besse II, sur le site du Tricastin, dans la Drôme et le Vaucluse. Le projet, d’un montant prévisionnel d’environ 1,7 milliard d’euros, doit accroître la capacité de plus de 30 %, de 7,5 à 10 millions d’UTS, afin de remplacer une partie de l’uranium enrichi russe livré au marché occidental à partir de 2028. La Banque européenne d’investissement a apporté 400 millions d’euros au financement. Quatre modules d’enrichissement s’ajoutent aux quatorze existants. L’activité chimie-enrichissement représente environ un quart du chiffre d’affaires d’Orano, dont plus de 60 % à l’export. Le groupe développe en parallèle le Project IKE, une usine d’enrichissement à Oak Ridge, dans le Tennessee, dont le coût total est estimé à près de 5 milliards de dollars. Le Département de l’Énergie américain lui a attribué en janvier 2026 une commande de 900 millions de dollars, et l’autorité de sûreté nucléaire américaine a accepté en mai d’instruire son dossier de licence selon une procédure accélérée de douze mois. Selon Orano, la production de cette usine suffirait à remplacer les importations américaines d’uranium enrichi russe. Urenco a également engagé des programmes d’extension sur ses quatre sites et annoncé en juin 2026 une nouvelle augmentation de 2,1 millions d’UTS par an aux États-Unis. Sa filiale américaine a été autorisée en septembre 2025 à enrichir l’uranium jusqu’à 10 %, ce qui en fait le premier enrichisseur commercial capable de produire de l’uranium faiblement enrichi de teneur supérieure.
Centrus, un retour financé par l’État fédéral
Ancienne entité publique américaine, Centrus Energy a cessé d’enrichir l’uranium en 2013 et a fait faillite en 2014, après l’effondrement de la demande consécutif à l’accident de Fukushima. Elle a depuis principalement exercé une activité de négoce d’uranium enrichi, en partie approvisionnée par le russe Tenex. La société prépare son retour à l’enrichissement avec une usine à Piketon, dans l’Ohio, et un site de fabrication de centrifugeuses à Oak Ridge, avec un objectif de premières capacités commerciales en 2029. Le 5 janvier 2026, le Département de l’Énergie a attribué trois commandes de 900 millions de dollars chacune, pour un total de 2,7 milliards : à Centrus et à General Matter pour l’uranium faiblement enrichi à haute teneur, dit HALEU, nécessaire à certains réacteurs de nouvelle génération, et à Orano pour l’uranium faiblement enrichi classique. Le contrat de Centrus, signé en juillet, peut atteindre 1,07 milliard de dollars avec ses options.
Centrus Energy
2e trimestre 2025
2e trimestre 2026
Chiffre d’affaires
154,5 M$
176,1 M$
Résultat net
28,9 M$
16,8 M$
Résultat net ajusté
34,5 M$
38,7 M$
Carnet de commandes conditionnel (LEU et HALEU)
–
3,0 Md$
Trésorerie au 30 juin
–
1,9 Md$
Source : Centrus Energy, résultats du deuxième trimestre 2026 et formulaire 10-Q.
La société détient une licence de l’autorité de sûreté américaine pour produire de l’uranium faiblement enrichi, comme Urenco, et elle est la seule à disposer d’une licence pour l’uranium hautement enrichi. Elle met aussi en avant l’utilisation exclusive de composants fabriqués aux États-Unis, condition requise pour certains usages de défense comme la propulsion navale. L’électricien sud-coréen Korea Hydro & Nuclear Power et le concepteur de réacteurs X-Energy figurent parmi ses clients sous contrat. Le risque principal tient à l’exécution industrielle. Le programme de démonstration mené avec le Département de l’Énergie reposait sur seize centrifugeuses, quand une usine commerciale en exploite plusieurs milliers. Le financement constitue le second enjeu : outre la commande publique et ses levées de fonds en actions et en dette, la société recourt à des préfinancements de clients. D’autres entrants américains se positionnent, dont General Matter, soutenu par le fonds Founders Fund, et Global Laser Enrichment, codétenu par le minier canadien Cameco.
Des valeurs nucléaires sous pression en Bourse
L’action Centrus a reculé d’environ 67 % depuis son sommet de fin 2025, dans un repli général des valeurs nucléaires américaines. Les analystes de Citi l’attribuent à l’afflux de nouvelles introductions en Bourse et aux augmentations de capital de sociétés comme NuScale et Oklo, ainsi qu’à la hausse des taux, qui réduit la valeur actualisée de projets à forte intensité capitalistique et à longue échéance. Pour l’Europe, l’enjeu est d’abord industriel : Orano et Urenco, non cotés, sont les principaux bénéficiaires du remplacement de l’offre russe sur le marché occidental, alors que l’Union européenne n’a pas, à ce stade, interdit les importations de combustible nucléaire russe.
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