Une enquête conjointe menée par l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), le Toronto Star et le quotidien italien La Repubblica met au jour les liens présumés entre une faction torontoise de la ‘Ndrangheta, l’organisation criminelle originaire de Calabre, et des employés de deux des plus grandes institutions bancaires canadiennes. Les journalistes se sont appuyés sur des archives judiciaires canadiennes, des documents de procédure italiens issus d’une investigation parallèle menée des deux côtés de l’Atlantique, ainsi que sur des sources policières et bancaires proches du dossier.
Une opération policière d’envergure restée sans procès
En 2017, la police régionale de York, au nord de Toronto, a engagé une vaste opération baptisée Project Sindacato, présentée par ses responsables comme le démantèlement mafieux le plus important de leur histoire. La cible principale : Angelo Figliomeni, ressortissant d’origine italienne soupçonné de diriger une puissante cellule de la ‘Ndrangheta implantée dans la grande région de Toronto. Officiellement, l’homme exploite des commerces de restauration et de boulangerie à Vaughan, en banlieue torontoise, dont une sandwicherie, Via Panini, ouverte après son installation au Canada aux alentours de l’an 2000.
L’opération, dont le coût a atteint 8 millions de dollars canadiens et qui a mobilisé quelque 500 agents, a abouti à la saisie de plus de 35 millions de dollars d’actifs, parmi lesquels cinq Ferrari et 27 biens immobiliers. Les enquêteurs ont également obtenu des ordonnances judiciaires contraignant quatre grandes banques du pays à communiquer des données de comptes, et environ 500 comptes ont été fermés chez RBC, TD Bank, la Banque CIBC et la Banque de Montréal.
Le dossier ne parviendra pourtant jamais devant un tribunal. La défense a démontré que les policiers avaient intercepté des communications entre les prévenus et leurs avocats, une atteinte au secret professionnel qui a conduit le ministère public à abandonner les poursuites. Les charges visant Figliomeni et huit autres personnes ont été suspendues, les actifs saisis restitués, et les allégations concernant l’exploitation présumée du système bancaire canadien n’ont jamais été exposées publiquement. Le chef de la police régionale de York, Jim MacSween, a exprimé la frustration de ses équipes face à cette issue, estimant que le système judiciaire avait laissé filer une organisation criminelle affectant la sécurité publique de sa juridiction.
Les avocats de la défense ont soutenu de leur côté que les enquêteurs souffraient d’une « vision en tunnel », transformant des actes anodins en rencontres criminelles pour conforter leur postulat de départ, et qu’ils avaient commis des intrusions massives dans la vie privée des accusés en abusant des écoutes téléphoniques.
Un gestionnaire de clientèle chez RBC au cœur des soupçons
Les écoutes réalisées par la police documentent la relation étroite entre Figliomeni et Nick Martino, gestionnaire du service client dans une agence de la Royal Bank of Canada. Lors d’un échange intercepté, le chef présumé du clan interpelle le banquier au sujet d’un dépôt inférieur au montant attendu de 13 300 dollars, effectué par un intermédiaire sur son compte. Les enquêteurs soupçonnaient ces versements réguliers de constituer des remontées de fonds provenant de membres du groupe vers leur chef, injectées dans des comptes d’apparence légitime.
Selon les pièces du dossier Sindacato, la police attribuait à Martino un rôle dans « la manipulation et le blanchiment » de produits d’activités criminelles, notamment de recettes issues de maisons de jeu clandestines. Les sources d’enrichissement présumées du groupe incluaient également l’usure, selon des allégations jamais examinées au fond par la justice. Les procureurs canadiens relevaient qu’un homme se présentant comme simple propriétaire de sandwicherie disposait de chauffeurs le conduisant de rendez-vous en rendez-vous.
Les soupçons visant Martino remontent à 2011 : la Gendarmerie royale du Canada suspectait alors le futur banquier, qui gérait à l’époque la sandwicherie de Figliomeni, d’y entreposer d’importantes sommes en liquide. Les deux hommes ont par ailleurs été voisins à Vaughan, et les registres fonciers montrent que Martino et son épouse ont vendu une maison à Figliomeni en 2013.
Un enregistrement daté du 10 septembre 2018 suggère que Martino préparait un faux reçu de don caritatif de 5 000 dollars destiné à procurer un avantage fiscal à Figliomeni. Un autre élément récurrent des écoutes concerne l’usage présumé du mot de code « croissant » pour désigner des espèces ou des chèques issus d’activités illicites. La défense a rétorqué que les viennoiseries constituaient une marchandise bien réelle dans le cadre de l’activité de boulangerie de l’intéressé, et que les conversations entre les deux hommes relevaient d’échanges ordinaires entre un entrepreneur et son banquier. Les avocats de Martino ont pour leur part affirmé que la police avait exagéré son niveau de responsabilité au sein de RBC et déformé la teneur de ses communications.
Une source proche de l’enquête, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a indiqué que l’examen des données bancaires avait révélé des transactions dépassant les seuils de déclaration obligatoire auprès de Fintrac, l’organisme fédéral de surveillance du blanchiment, sans que ces opérations, dans lesquelles Martino était impliqué, aient été signalées. Un affidavit policier décrit en outre la création d’un compte professionnel chez RBC au nom d’un associé de Figliomeni, destiné selon les enquêteurs à recycler des fonds pour son compte, une lecture contestée par la défense, qui invoquait l’absence de preuve objective.
Interrogée, RBC a reconnu par la voix de sa porte-parole Cheryl Brean que ses dispositifs de contrôle interne avaient identifié de manière autonome des transactions inhabituelles liées au dossier, et que la banque avait collaboré étroitement avec les forces de l’ordre. Martino ne travaillait plus dans l’établissement au moment de son arrestation, sans que la banque précise les circonstances de son départ. Par l’intermédiaire de son avocat, l’intéressé a refusé de commenter. L’avocat de Figliomeni, Michael Lacy, a indiqué que son client ne répondrait à aucune sollicitation, sans qu’il faille en tirer une quelconque conclusion.
Deux employés de TD Bank identifiés par les enquêteurs
Les journalistes ont également établi que des associés de Figliomeni entretenaient des contacts avec deux salariés de TD Bank, dont aucun n’a été inculpé. La police estimait que l’un d’eux avait pleine connaissance des opérations de blanchiment du groupe.
Le premier, Gabriel D’Andrea, planificateur financier dans une agence TD de Vaughan, est qualifié dans un document judiciaire de banquier personnel officieux de Vito Sili, lieutenant présumé de Figliomeni poursuivi pour blanchiment dans le dossier Sindacato. Les enquêteurs reprochaient à D’Andrea d’utiliser son téléphone personnel pour joindre Sili et de se montrer disposé à recourir à des pratiques bancaires non conventionnelles pour satisfaire cette clientèle. Dans un appel de décembre 2018, il insiste pour que Sili se déplace à l’agence, lui lançant que l’on n’est jamais trop occupé pour son banquier, plus important encore que le prêtre. Le même soir, il organise une rencontre à domicile avec Sili et Figliomeni pour faire signer des documents que sa hiérarchie refusait de laisser sortir de l’agence par un tiers.
Un rapport interne de police, distinct des pièces judiciaires, relate qu’une équipe de surveillance a observé D’Andrea se rendre après ses heures de travail dans une résidence liée au groupe, en décembre 2018, pour une réunion avec Sili et Figliomeni consacrée à l’ouverture d’un compte pour une société détenue conjointement par les deux hommes. Ce compte aurait été destiné, selon le rapport, à recycler des produits du crime, et le rôle de D’Andrea chez TD y est décrit comme appelé à devenir aussi essentiel à l’organisation que celui de Martino chez RBC. La défense de Figliomeni a objecté qu’un service bancaire personnalisé ne constitue ni une pratique irrégulière ni la preuve que le banquier connaissait la nature illicite des activités de ses clients.
D’Andrea n’a répondu à aucune des multiples sollicitations des journalistes. Un salarié de TD non autorisé à s’exprimer publiquement a indiqué que le planificateur financier avait été placé en congé administratif rémunéré et qu’une enquête interne avait été ouverte, précisant que la police n’avait jamais informé la banque de ses investigations le concernant. La porte-parole de TD, Allyson Theriault, a confirmé la coopération de l’établissement avec les autorités et déclaré que des mesures avaient été prises et continuaient de l’être à l’égard d’employés actuels et anciens, sans autre détail.
Un troisième ancien banquier apparaît dans les archives de surveillance italiennes. En avril 2019, les autorités transalpines suivaient Vincenzo Muià, membre présumé de la ‘Ndrangheta venu de Calabre à Toronto pour évoquer avec Figliomeni l’assassinat récent de son frère. Alertée par ses homologues italiens, la police canadienne a placé Muià et son cousin sous surveillance dès leur arrivée à l’aéroport Pearson. Le 7 avril 2019, les agents ont observé un homme grand et mince, vêtu d’un survêtement Adidas noir, descendre d’une Audi devant le domicile de Luigi Vescio, directeur de pompes funèbres de la région torontoise et associé présumé de Figliomeni, poursuivi en Italie pour association mafieuse mais jamais inculpé au Canada.
Les documents judiciaires italiens identifient cet homme comme Pietro Attisano. Sa date de naissance correspond à celle d’un spécialiste en prêts hypothécaires et conseiller en placement ayant exercé dans une agence TD de Woodbridge entre septembre 2018 et mai 2022. Aucun élément n’indique qu’Attisano ait travaillé pour le groupe dans le cadre de ses fonctions bancaires, mais les policiers l’ont vu côtoyer des membres présumés de l’organisation venus de Toronto et d’Italie. Joint par téléphone, il a refusé de s’exprimer ; selon la source interne de TD, il aurait quitté volontairement l’établissement il y a plusieurs années. Vescio n’a pas donné suite aux demandes de commentaire.
Un basculement du centre de gravité criminel vers l’Ontario
Les autorités italiennes considèrent que l’influence de Figliomeni s’étend jusqu’à Siderno, sa ville natale sur la côte calabraise, berceau de la ‘Ndrangheta devenue en quelques décennies une organisation criminelle transnationale de premier plan. Selon Stephen Schneider, professeur de criminologie à l’Université Saint Mary’s de Halifax et spécialiste du crime organisé, les cellules implantées à l’étranger étaient historiquement subordonnées aux chefs restés en Calabre, mais la faction de Siderno connaît un déplacement de son centre de pouvoir vers le Canada. Deux facteurs alimentent ce phénomène : la richesse supérieure de l’Ontario par rapport à la Calabre, qui rend les cellules locales plus rentables, et l’efficacité croissante des poursuites italiennes contre les dirigeants de l’organisation sur son sol d’origine.
Un document de la police italienne issu de l’enquête conjointe souligne que des fugitifs des clans calabrais de la zone ionienne trouvent refuge au Canada depuis des années. Figliomeni figurerait parmi eux : condamné dans les années 1990 dans son pays natal pour détention illégale d’armes et appartenance à un groupe criminel, il fait actuellement l’objet de poursuites en Italie pour association mafieuse. Il ne peut toutefois y être extradé, cette infraction n’existant pas dans le code criminel canadien, selon la police régionale de York.
Vittorio Rizzi, directeur général adjoint du département de la sécurité publique italien, qui pilote une initiative associant Interpol et 18 forces de police, dont les services canadiens, estime que le ciblage des banques canadiennes s’inscrit dans la stratégie internationale de pénétration du tissu économique déployée par l’organisation calabraise.
Ces révélations interviennent à un moment sensible pour TD Bank. L’établissement, déjà exposé à des sanctions financières au Canada selon la presse, fait l’objet d’une enquête aux États-Unis pour des manquements présumés à la réglementation anti-blanchiment. Son directeur général, Raymond Chun, a reconnu lors d’une récente présentation de résultats l’existence d’un problème en matière de lutte contre le blanchiment, assurant aux investisseurs que la banque progressait dans sa résolution.
