Le numéro un mondial des stablecoins ouvre son tout premier audit indépendant alors que deux sénateurs américains exigent la divulgation d’un prêt accordé à un trust bénéficiant aux enfants du secrétaire au Commerce. Le dispositif, jamais documenté par la presse économique française, soulève des questions de conflit d’intérêts au sommet de l’administration Trump.
183,5 milliards de dollars en circulation, 1,04 milliard de profit trimestriel
Tether International a publié le 1er mai son attestation des réserves pour le premier trimestre 2026. Le document, signé une fois encore par BDO Italia sous le standard ISAE 3000 (Revised), porte sur la situation arrêtée au 31 mars. À cette date, les réserves totales s’élèvent à 191,77 milliards de dollars contre 183,54 milliards de passifs, soit un excédent de 8,23 milliards de dollars — un matelas que l’émetteur qualifie de plus haut historique. Le bénéfice net trimestriel atteint 1,04 milliard de dollars, complété par 854 millions de mouvements nets de capitaux, en dépit d’un trimestre baissier pour le Bitcoin et l’or.
La structure d’actifs confirme l’exposition massive de l’émetteur à la dette publique américaine : les bons du Trésor représentent 117,03 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent 19,33 milliards de prises en pension overnight et 4,74 milliards de pensions à terme, soit une exposition cumulée directe et indirecte de 141 milliards de dollars. Cette concentration place Tether au 17e rang mondial des détenteurs de Treasuries — devant plusieurs États souverains.
À l’inverse, le stock d’or perd 2,4 milliards de dollars de valeur pour s’établir à 19,8 milliards, celui de Bitcoin recule de 1,8 milliard à 6,6 milliards, et les controversés « prêts garantis » diminuent de 1,2 milliard à 15,8 milliards. La rubrique « autres investissements » bondit de 2 milliards à 4,8 milliards, et une nouvelle ligne baptisée « actions cotées » décrite comme une exposition indirecte à l’or, au Bitcoin et à d’autres actifs, apparaît pour 3,4 milliards.
Le passage au crible des Big Four
Cette publication pourrait être la dernière de la longue série d’attestations BDO. Tether a confirmé que le processus d’audit formel a « formellement commencé » — une étape signalée depuis des années par l’entreprise mais qui n’avait jamais débouché sur un audit complet d’un cabinet Big Four. KPMG a été retenu en mars pour conduire le premier exercice complet, tandis que PwC intervient en parallèle pour préparer les systèmes internes de Tether. Le marché surveille particulièrement le traitement comptable de la ligne « prêts garantis », qui a triplé en douze mois pour passer de 5 à 17 milliards de dollars sur l’année 2025, en contradiction avec l’engagement public pris par l’entreprise en 2022 d’éliminer cette catégorie d’actifs de son bilan.
Dynasty Trust A : le prêt que Washington veut éclaircir
Le 30 avril, les sénatrices et sénateurs démocrates Elizabeth Warren (Massachusetts, vice-présidente de la commission bancaire) et Ron Wyden (Oregon, vice-président de la commission des finances) ont adressé deux courriers, l’un au secrétaire au Commerce Howard Lutnick, l’autre au directeur général de Tether Paolo Ardoino, exigeant des explications sur un prêt mis au jour par Bloomberg en mars.
La chronologie reconstituée par les enquêteurs du Congrès est précise. Lutnick a vendu sa participation dans Cantor Fitzgerald, société de services financiers, à ses quatre enfants en octobre 2025, afin de se conformer aux règles fédérales d’éthique. Le lendemain, Tether a prêté un montant non divulgué à « Dynasty Trust A », un trust dont les quatre enfants de Lutnick sont bénéficiaires.
Les deux élus posent une question explicite dans leur lettre à Lutnick : « Nous voulons nous assurer que Tether n’a pas cherché à soudoyer ni à exercer un quelconque contrôle ou influence sur vous. » Le courrier adressé à Ardoino réclame la communication intégrale du document de crédit, l’indication précise du rôle joué par Lutnick et la confirmation, ou non, que le prêt figure parmi les actifs adossant l’USDT en circulation. La date limite de réponse était fixée au 13 mai 2026.
Une imbrication capitalistique inédite
L’enquête sénatoriale prend tout son sens au regard de la profondeur des liens entre Tether et Cantor Fitzgerald, ancien employeur de Lutnick désormais dirigé par ses fils. Cantor Fitzgerald, que Lutnick a auparavant dirigé, conserve en garde environ 99 % des bons du Trésor de Tether et détient une participation de 5 % au capital de la société. Cette participation, valorisée 600 millions de dollars en avril 2024 lors d’une opération en obligation convertible, atteindrait 25 milliards de dollars si Tether parvient à boucler la levée de fonds en cours sur la base d’une valorisation cible de 500 milliards.
L’enjeu réglementaire qui se greffe à cette imbrication est tout aussi sensible. Lutnick siège au groupe de travail sur les actifs numériques de la Maison-Blanche. Le GENIUS Act, loi-cadre sur les stablecoins promulguée à l’été 2025 et que Tether a activement soutenue, a accordé aux émetteurs étrangers un délai de grâce de trois ans pour se mettre en conformité. Pour Tether, la conformité impliquerait une restriction stricte des réserves aux bons du Trésor et équivalents de trésorerie, donc une liquidation programmée des 15,8 milliards de prêts garantis, de l’or, du Bitcoin et des nouvelles lignes en actions cotées.
Concentration verticale : la fusion XXI–Strike–Elektron
Parallèlement à ces tensions, le bras d’investissement Tether Investments a annoncé le 29 avril son intention de voter en faveur d’une fusion à trois branches destinée à consolider sous une même cotation l’activité de trésorerie Bitcoin de Twenty One Capital (NASDAQ : XXI), la plateforme de services financiers Strike et la société de minage Elektron Energy.
La structure capitalistique est dense. Tether et sa maison mère iFinex détiennent 58,8 % du capital et 71 % des droits de vote dans XXI, Tether contrôlant à elle seule une supermajorité de 51,7 % des droits de vote. Jack Mallers cumule les directions générales de XXI et de Strike. Raphael Zagury dirige Elektron Energy et siège au conseil de XXI. La conférence Bitcoin 2026 a par ailleurs été le théâtre d’une annonce parallèle : Tether a ouvert à Strike une ligne de crédit de 2,1 milliards de dollars destinée à l’extension des activités de prêt adossées au Bitcoin.
Le titre XXI, introduit en décembre 2025 via un véhicule de SPAC avec Cantor Equity Partners — boucle qui referme l’orbite Tether/Cantor/Lutnick —, avait culminé à environ 50 dollars peu après son introduction avant de retomber sous les 9 dollars. La société a affiché une perte de 217,3 millions de dollars en 2024 et détient désormais 43 514 bitcoins, deuxième portefeuille public derrière Strategy (NASDAQ : MSTR) de Michael Saylor.
Brésil et Amérique latine : nouvelles frontières réglementaires
Au-delà du dossier américain, le cadre réglementaire des stablecoins se durcit en Amérique latine. La Banque centrale du Brésil a publié la résolution BCB n° 561, applicable au 1er octobre, qui interdit l’usage d’actifs numériques — stablecoins compris — dans les paiements et transferts internationaux entre prestataires agréés de change électronique. Une note technique adressée au Parlement, dans le cadre du projet de loi 4308/2024 sur les stablecoins algorithmiques, propose d’élargir l’interdiction aux jetons étrangers libellés hors réal, ce qui viserait directement l’USDT et l’USDC de Circle (NASDAQ : CRCL). Le directeur de la politique monétaire de la BCB, Gabriel Galipolo, estime que 90 % des flux d’actifs numériques au Brésil transitent désormais par des stablecoins.
Dans le même temps, Tether a pris la tête d’un tour de table de 14 millions de dollars dans la plateforme argentine Belo, qui revendique trois millions d’utilisateurs et vient d’étendre son activité au Brésil. Sur le corridor Mexique–États-Unis, le volume de transferts en stablecoins a reculé de 4,5 % à 62 milliards de dollars en 2025, première baisse en onze ans, tandis que les flux vers le Guatemala (+15 %), la Colombie (+13 %), la République dominicaine (+10 %), le Salvador (+18 %) et le Honduras (+19 %) progressent à deux chiffres.
