Salariés, vous êtes espionnés!

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Mi-décembre, le géant Google a du donner la preuve au gouvernement fédéral américain qu’il n’avait pas espionné ses salariés. Au départ, le groupe avait voulu surveiller les activités et les présentations réalisées par un groupe de quatre de ses employés. Leur tort: avoir voulu mettre en place un syndicat. L’affaire a suscité une polémique sur l’étendue des pouvoirs qu’avaient les employeurs de contrôler l’activité de leurs salariés. Les USA ne sont pas la France, vous dites-vous. Mais ce genre de pratique est-il vraiment impossible chez nous? Eh bien non. Le phénomène est même en plein boom, avec la montée du télétravail, et le confinement à leur domicile de plusieurs millions de salariés qui les fait échapper au contrôle direct de leur hiérarchie.

Un salarié sur deux est surveillé

Depuis des années, il existe des pointeuses en ligne, mais les méthodes se sont bien perfectionnées ces derniers mois. Et, surtout, la surveillance est d’une ampleur insoupçonnée: selon une étude que vient de publier la plateforme d’étude des logiciels métiers GetApp (sondage auprès de 1.418 répondants Français), près d’un salarié sur deux est surveillé par des outils au sein de son entreprise, mais près de la moitié des télétravailleurs le sont aussi! Cette surveillance se fait au travers d’outils très sophistiqués, souvent par l’intermédiaire de logiciels “embarqués” dans les ordinateurs mis à disposition des salariés, qui permettent de connaître “le temps d’activité, l’historique du navigateur, les mouvements de la souris, l’enregistrement des frappes au clavier”, explique GetApp. Plus d’un salarié sur cinq subit aussi une surveillance de son environnement de travail (dans le cas des télétravailleurs, il s’agit souvent de son logement personnel) à travers une caméra installée sur son ordinateur, une webcam. Et un télétravailleur sur huit subit un tracking de son activité téléphonique et de ses envois d’emails.

Bien sûr, la majorité (59%) des télétravailleurs réprouvent ce genre de flicage, surtout s’il n’a pas fait l’objet d’un consentement préalable avec l’employeur. Les principales raisons invoquées sont la perception d’une infantilisation et d’un manque de confiance, une augmentation du stress, la crainte de l’intrusion dans la vie privée, le manque de liberté quant à l’organisation personnelle. Un surveillé sur cinq se sent même “micromanagé”, c’est à dire qu’il ressent comme un excès de contrôle de la part de ses managers.

Certains salariés apprécient d’être trackés

Mais quatre salariés sur dix estiment que la surveillance a aussi ses avantages: elle permet notamment au salarié de mieux faire constater la durée et le volume de son travail. Ce qui a pour conséquence de lui permettre d’obtenir plus facilement des heures supplémentaires et de faire prendre conscience à sa hiérarchie de la nécessité de mieux répartir les tâches… Autre avantage -et non des moindres- un salarié sur cinq estime que ce suivi permet de repérer plus facilement les “situations de harcèlement et de discrimination”.

Mais si les ventes de logiciels espions explosent, ce n’est pas pour avantager le salarié mais bel et bien pour mieux mesurer la qualité du travail des employés. Une étude menée aux États-Unis révèlait en novembre dernier que les intentions d’achats des logiciels pour surveiller les salariés à distance ont été multipliées par… 50 entre janvier et avril 2020. En juin dernier, le cabinet de consultant ISG a publié une étude qui montrait que les ventes de ces logiciels ont été multipliées par six au début du premier confinement. Une hausse qui est, expliquait alors Kevin Blackwell, le directeur technique d’ISG, “la plus importante que nous ayons pu observer”. Il faut dire que ces programmes savent presque tout mesurer: le nombre de mails envoyés, le temps d’activité sur l’ordinateur. Certains peuvent même vérifier, assure ISG, que “les logiciels de visioconférence sont bien en premier plan lors de réunions, et non pas en arrière-plan, derrière (le jeu en ligne) Clash of Clan”.

Il existe depuis longtemps des logiciels de “time tracking” qui permettent un pointage total de l’activité des salariés. Mais les logiciels les plus appréciés des acheteurs vont en général beaucoup plus loin. Ainsi, Hubstaff utilise la caméra embarquée pour prendre une capture d’écran de l’environnement du salarié toutes les 5 minutes. Le tout est ensuite envoyé au manager. Le logiciel traque aussi les données GPS des téléphones pour voir s’ils ne servent pas à télécharger des images ou des programmes prohibés. Le logiciel CleverControl, lui, traque les “fainéants”: ce “keylogger” enregistre les frappes de clavier, les clics de souris, les conversations grâce aux micros de leurs ordinateurs, et même des photos des utilisateurs. MocoSpy permet d’accéder aux mails, appels, et aux activités sur les réseaux sociaux des salariés et enfin Interguard surveille les comportements anormaux des salariés (des impressions ou des téléchargements en nombre, des quantités d’emails trop faibles ou trop fortes…).

Tout n’est pas permis

Cependant, tout n’est pas permis: la loi restreint l’utilisation d’un certain nombre de procédés, à savoir la vidéosurveillance, la surveillance téléphonique et informatique, le contrôle d’Internet et de la messagerie électronique et la consultation des documents de travail. La commission national Informatique et liberté (CNIL) a notamment jugé “illicites” les modes de surveillance trop intrusifs, comme les Keyloggers. Elle précise aussi que la vidéosurveillance des employés est interdite, sauf pour ceux qui manipulent de l’argent ou des biens de valeurs.

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Avant de soumettre ses salariés à l’un de ces procédés, l’employeur doit les informer et transmettre une déclaration auprès de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Dans tous les cas contraires, ces procédés sont interdits: l’entreprise ne pourra pas les utiliser pour justifier une sanction à l’encontre d’un salarié ou son licenciement. A noter quand même que, parmi les “surveillés” recensés par GetApp, 16% n’ont jamais signé le moindre accord autorisant une surveillance… Mais la palme de la tartufferie revient, haut la main, à MocoSpy, qui se vante de pouvoir “s’installer furtivement sur les téléphones des salariés” et d’être “invisible sur les ordinateurs et téléphones”, tout en précisant qu’il faut l’accord de l’employé pour l’installer!

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