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Après McKinsey, UniForum cible les universités

Le cabinet de conseil Nous Group a construit une position dominante dans le financement et la restructuration des universités de plusieurs pays anglophones.

Par La rédaction · 5 min de lecture

Le cabinet de conseil australien Nous Group a construit, en un peu plus d’une décennie, une position dominante dans le financement et la restructuration des universités de plusieurs pays anglophones, en s’appuyant sur un outil qui soulève des questions structurelles de conflit d’intérêts. Son chiffre d’affaires illustre l’ampleur de cette expansion : la société a généré 152,19 millions de dollars australiens de revenus en 2024, contre 149 millions de dollars en 2023 et 116 millions de dollars en 2022, soit une progression proche de 30 % sur deux exercices. Fondée en 1999 par Tim Orton, ancien consultant de McKinsey, la firme emploie aujourd’hui plus de 750 personnes réparties entre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, l’Irlande et le Canada.

Un outil qui vend le diagnostic et le traitement

Le cœur du dispositif financier de Nous Group repose sur l’acquisition, en avril 2021, de Cubane Consulting et de son produit phare, UniForum. Cet outil de comparaison des coûts administratifs entre établissements est aujourd’hui commercialisé auprès d’universités en Australie, au Canada, en Irlande, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni. Au moment du rachat, les dirigeants des deux sociétés avaient explicitement présenté l’opération comme un levier pour étendre leur activité vers l’Europe et les États-Unis.

Le mécanisme commercial pose une difficulté structurelle : les universités paient d’abord pour intégrer le programme de benchmarking, ce qui alimente une base de données comparatives sur leurs coûts de fonctionnement. Ces mêmes données servent ensuite à justifier des missions de restructuration facturées séparément par le même groupe. Un ancien salarié du cabinet a confirmé auprès de la presse australienne que la propriété conjointe de l’outil de mesure et des services de restructuration constituait un avantage commercial direct pour vendre de nouvelles missions. Des universitaires ont par ailleurs contesté la validité méthodologique de comparaisons établies entre des établissements de tailles et de structures très différentes.

Des coupes budgétaires validées malgré des excédents

Le cas le plus documenté demeure celui de l’Australian National University (ANU). Un audit national a établi que l’établissement avait validé des coupes budgétaires de 250 millions de dollars australiens sans disposer de preuves claires de leur nécessité, alors même que l’université avait dégagé un excédent de fonctionnement conséquent la même année où elle déclarait une situation de crise financière. Ce paradoxe entre discours de crise et résultat comptable positif a été relevé publiquement par un sénateur australien, qui a également mis en cause la sincérité des informations transmises au Parlement sur le montant réel des contrats liant l’ANU à Nous Group.

À l’Université Queen’s, au Canada, une restructuration pilotée par Nous a représenté un contrat facturé 325 000 dollars canadiens, également contesté par le personnel et les étudiants de l’établissement. Ce type de contrat illustre un usage récurrent du benchmarking : offrir une caution technique à des décisions de coupe déjà arbitrées en amont par les directions universitaires, plutôt que d’orienter réellement la décision.

Une dynamique déjà documentée dans l’administration française

Le recours à des cabinets externes pour donner un vernis d’objectivité à des arbitrages budgétaires déjà décidés n’est pas propre au monde universitaire anglo-saxon. En France, une commission d’enquête sénatoriale avait établi que les dépenses publiques de prestations intellectuelles étaient passées de 764 millions d’euros à 2,516 milliards d’euros entre 2015 et 2021, une hausse portée notamment par des missions de stratégie confiées à McKinsey. Le rapport sénatorial avait explicitement pointé le recours à des cabinets externes pour des réflexions que l’administration aurait pu mener elle-même en interne.

Le secteur universitaire français traverse aujourd’hui une tension budgétaire du même ordre que celle qui a ouvert la voie à Nous Group dans les pays anglophones. Pour l’exercice 2026, l’État a supprimé un milliard d’euros de dotations à l’enseignement supérieur en 2025, et 60 universités sur 75 ont terminé l’année en déficit. Selon la présidence de France Universités, ces restrictions budgétaires devraient entraîner entre 7 000 et 8 000 suppressions de postes dans le secteur. L’université de Lille anticipe un déficit qui devrait doubler pour atteindre 45 millions d’euros en 2026, tandis que l’université de Rouen fait état d’une situation budgétaire qualifiée de particulièrement critique, avec un déficit attendu de 11 millions d’euros.

Cette généralisation des contrats d’objectifs, de moyens et de performance dans le système universitaire français, conjuguée à une contrainte budgétaire durable, crée un contexte propice à l’introduction d’outils de benchmarking comparables à UniForum, sans qu’un acteur équivalent n’ait pour l’heure émergé sur le marché français du conseil en enseignement supérieur.

Une circulation de personnel qui interroge l’indépendance des décisions

Le modèle de Nous Group s’accompagne d’un mouvement de circulation de personnel entre le cabinet et les directions des établissements clients, un phénomène qui renforce la dépendance contractuelle plutôt que de la réduire. Plusieurs postes de direction dans des universités australiennes ont ainsi été pourvus par d’anciens cadres du cabinet, une pratique qui alimente des interrogations sur la gestion des conflits d’intérêts dans l’attribution des contrats de conseil, un sujet déjà documenté en France dans le cadre du rapport sénatorial sur l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques.

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