Lors de sa première assemblée générale comme PDG, Greg Abel a confirmé la stratégie d’investissement à long terme de Berkshire au Japon, étendue de la réassurance au capital-investissement avec Tokio Marine. Le conglomérat d’Omaha affiche en parallèle une trésorerie record de 397,3 milliards de dollars, alimentée par 8,1 milliards de cessions d’actions nettes au premier trimestre.
L’ère Abel commence par un « Owner’s Day »
Le 2 mai, l’assemblée annuelle de Berkshire Hathaway s’est tenue à Omaha (Nebraska) sans Warren Buffett à la tribune. Greg Abel, qui a pris les fonctions de directeur général fin 2025, a présidé la réunion pendant quatre heures et demie, passant en revue les résultats ligne par ligne et invitant pour la première fois les responsables de filiales à s’exprimer aux côtés de la direction. Ajit Jain, vice-président en charge de l’assurance, est resté sur scène pour détailler les opérations japonaises.
Abel a qualifié la journée d’« Owner’s Day », tournant la page du format « Warren et Charlie » au profit d’un exercice opérationnel. Le message central adressé aux actionnaires porte sur la continuité de la discipline d’allocation du capital — avec un accent marqué sur le Japon.
Les cinq sogo shosha au-dessus de 10 %
Berkshire Hathaway détient désormais plus de 10 % des droits de vote dans les cinq grandes maisons de négoce japonaises, dites sogo shosha : Itochu, Marubeni, Mitsubishi Corp., Mitsui & Co. et Sumitomo Corp. Les deux derniers passages au-dessus du seuil ont été formalisés le 7 mai 2026 : National Indemnity Company, filiale d’assurance de Berkshire, a porté sa participation dans Sumitomo de 9,30 % à 10,05 % (119,8 millions d’actions) et dans Marubeni de 9,32 % à 10,10 % (165,3 millions d’actions).
Les positions avaient été révélées pour la première fois le 30 août 2020, jour du quatre-vingt-dixième anniversaire de Buffett, à hauteur d’environ 5 % chacune. Le coût d’acquisition cumulé s’élève à quelque 15,4 milliards de dollars. La valeur de marché de ces participations a grimpé à environ 35,4 milliards de dollars, soit une plus-value latente de plus de 130 %. En 2020, la valeur combinée des cinq positions avoisinait 6,3 milliards de dollars.
Buffett avait initialement promis aux cinq sociétés de ne pas franchir la barre des 10 % sans autorisation. Dans sa lettre annuelle publiée en février 2026, il a précisé que « les cinq sociétés ont accepté d’assouplir modérément ce plafond » à mesure que Berkshire s’en approchait. La clause permet à Abel de poursuivre ses achats au-delà du seuil dans un cadre convenu.
Tokio Marine : un deal à 1,8 milliard de dollars qui dépasse l’equity
L’annonce la plus structurante de 2026 sur le volet japonais est l’investissement dans Tokio Marine Holdings, première compagnie d’assurance non-vie du pays et plus ancien assureur japonais. Le 23 mars 2026, National Indemnity Company a acquis une participation de 2,49 % dans Tokio Marine Holdings, assortie d’un partenariat décennal comprenant un traité de réassurance en quote-part sur l’intégralité du portefeuille, une clause de co-investissement en fusions-acquisitions et une exclusivité mutuelle de cinq ans. L’investissement s’élève à environ 1,8 milliard de dollars.
Lors de l’assemblée, Abel a précisé que la structure à trois volets — prise de participation, réassurance et M&A conjoint — constitue la nouvelle matrice du déploiement de capital de Berkshire. La participation peut être portée jusqu’à 9,9 % sans nouvelle autorisation. Abel a explicitement déclaré que Berkshire détiendrait Tokio Marine « sur le long terme », formulation que les investisseurs institutionnels lisent comme un engagement minimum de cinq à dix ans.
La transaction prolonge la logique de convergence avec les sogo shosha. Les maisons de négoce japonaises opèrent dans les matières premières, l’énergie, les métaux, l’agroalimentaire et les produits chimiques — « de manière assez similaire à Berkshire elle-même », selon la formule utilisée par Buffett. L’ajout de Tokio Marine élargit le périmètre à l’assurance, métier historique du conglomérat, et crée un pont opérationnel entre les deux écosystèmes.
Résultats T1 2026 : 397 milliards de dollars de trésorerie
Berkshire a publié ses résultats du premier trimestre le même jour que l’assemblée. La trésorerie a gonflé à plus de 397 milliards de dollars, contre 373 milliards fin 2025. Ce matelas dépasse les réserves de liquidités combinées d’Apple, Amazon, Alphabet et Microsoft. Le bénéfice d’exploitation atteint 11,35 milliards de dollars, en hausse de 18 % sur un an, porté par la souscription d’assurance (+28 % à 1,7 milliard de dollars) et le réseau ferroviaire BNSF.
Le chiffre d’affaires du premier trimestre s’établit à 93,675 milliards de dollars, dépassant les attentes du marché et les 89,725 milliards de la même période un an plus tôt. Le bénéfice net s’élève à 10,106 milliards de dollars, contre 4,603 milliards un an auparavant — soit un doublement — mais reste légèrement en deçà du consensus de 11,76 milliards. Le résultat intègre des pertes latentes sur titres de participation de 7 milliards de dollars, partiellement compensées par 5,8 milliards de plus-values réalisées sur les cessions.
Le gonflement de la trésorerie reflète une posture de vendeur net maintenue depuis 2022. Entre 2022 et 2024, Berkshire a vendu pour un montant net de 172,93 milliards de dollars en actions tout en n’achetant que relativement peu en retour, cédant notamment des blocs d’Apple, Bank of America et Amazon. Au premier trimestre 2026, les ventes nettes d’actions s’élèvent à 8,1 milliards supplémentaires. Le ratio dette sur capitaux propres reste conservateur, autour de 19 %, avec une couverture des intérêts supérieure à 11 fois.
Le « nouveau Berkshire » d’Abel
Plusieurs analystes voient dans l’enchaînement du premier trimestre 2026 une cristallisation du modèle Abel. La clôture de l’acquisition d’OxyChem le 2 janvier, la reprise des rachats d’actions le 4 mars, l’achat personnel par Abel de 15,3 millions de dollars de titres Berkshire le même jour, le partenariat Tokio Marine le 23 mars et la constitution d’un syndicat d’assurance risque de guerre dans le détroit d’Ormuz le 3 avril dessinent un rythme inédit d’allocation de capital. La capacité d’Abel à engager 1,8 milliard de dollars sur un partenariat structuré — et non sur une simple prise de participation passive — signale un glissement du modèle d’investissement vers des montages hybrides associant equity, réassurance et options de croissance externe conjointe.
Au Japon, Berkshire possède désormais un portefeuille de participations valorisé à plus de 37 milliards de dollars (trading houses + Tokio Marine), financé par environ 17 milliards de capital investi. Les rendements des dividendes des cinq sogo shosha, combinés aux commissions de réassurance de Tokio Marine, génèrent un flux récurrent que la direction n’a pas quantifié publiquement mais que plusieurs analyses de marché estiment entre 700 millions et 1 milliard de dollars par an. Abel a répété lors de l’assemblée que le Japon resterait une priorité d’allocation, sans préciser de nouvelle cible.
