Une étude conduite sur 15 000 chaînes par la plateforme d’édition vidéo Kapwing chiffre pour la première fois l’industrie de la vidéo générée par intelligence artificielle à bas coût. Un opérateur indien dégagerait à lui seul 4,25 millions de dollars de recettes publicitaires annuelles. La modération de YouTube paraît asymétrique, entre coupes ciblées sur les contenus enfreignant la propriété intellectuelle et tolérance industrielle pour le tout-venant algorithmique.
Un échantillon massif et des chiffres inédits
Publiée fin 2025, l’étude AI Slop Report de la société montréalaise Kapwing repose sur l’analyse des cent chaînes YouTube les plus suivies dans chaque pays, soit un univers de 15 000 comptes. Les chercheurs ont ensuite croisé les données issues de Socialblade pour reconstituer les vues, les abonnés et les revenus publicitaires estimés. Ils identifient 278 chaînes publiant exclusivement du contenu généré par intelligence artificielle. Ensemble, ces chaînes d’AI slop ont accumulé plus de 63 milliards de vues et 221 millions d’abonnés, générant environ 117 millions de dollars (99 millions d’euros) de revenus chaque année selon les estimations.
Le second volet de l’enquête simule l’expérience d’un nouvel utilisateur. Sur les cinq cents premières vidéos servies par l’algorithme de YouTube Shorts à un compte vierge, 104 ont été classées comme AI slop, soit 21 % du flux entrant. Une part supplémentaire de 33 % a été qualifiée de « brainrot », désignant les contenus compulsifs et dénués de sens conçus pour maximiser le temps d’écran sans valeur informationnelle. Plus de la moitié du flux servi à un compte neuf entre donc dans l’une de ces deux catégories.
Le palmarès financier : Bandar Apna Dost en tête
L’opérateur le plus rentable identifié par l’étude est indien. Bandar Apna Dost, la chaîne la plus regardée de l’étude, est basée en Inde et compte désormais 2,4 milliards de vues. Elle met en scène les aventures d’un singe rhésus anthropomorphe et d’un personnage musclé inspiré du Incredible Hulk qui combat des démons et se déplace dans un hélicoptère fait de tomates. Kapwing estime que la chaîne pourrait rapporter jusqu’à 4,25 millions de dollars par an.
Trois autres opérateurs dépassent la barre des 4 millions de dollars de recettes annuelles. La chaîne Three Minutes Wisdom, basée en Corée du Sud, totalise à elle seule 2,02 milliards de vues — près du quart du volume sud-coréen — sur un format de questions-réponses à dimension religieuse. Pouty Frenchie, immatriculée à Singapour, accumule 2 milliards de vues sur les aventures d’un bouledogue français synthétique, contenu manifestement orienté vers un public d’enfants. Cuentos Facinantes [sic], la plus grande chaîne d’AI slop des États-Unis, revendique 5,95 millions d’abonnés sur un univers visuel inspiré de Dragon Ball Z.
Un cas individuel illustre l’accessibilité du modèle économique : un étudiant philippin de 21 ans en informatique a publiquement déclaré avoir gagné 9 000 dollars en un mois en produisant des vidéos de chatons générés par intelligence artificielle.
Géographie de la production et de la consommation
La cartographie révèle un décalage marqué entre les bases de production et les marchés de consommation. Sur la base du nombre total de vues, la Corée du Sud est en tête mondiale en matière de consommation d’AI slop, ses 11 chaînes virales totalisant un cumul de 8,45 milliards de vues. Le Pakistan se classe deuxième avec 5,34 milliards et les États-Unis troisièmes avec 3,39 milliards.
En matière d’audience captive, l’Espagne occupe la première place mondiale avec un cumul de 20,22 millions d’abonnés sur seulement huit chaînes virales, soit 28 % de plus que la production américaine. La spécialisation géographique des thématiques est documentée : comédies rythmées en espagnol, contenus religieux ou philosophiques en coréen, animaux humanisés en hindi et en anglais international, mascottes pour enfants en formats courts depuis Singapour.
Modération asymétrique : Disney protégé, le reste toléré
Le 10 décembre 2025, The Walt Disney Company a adressé à Google une mise en demeure visant les vidéos générées par IA reproduisant Mickey Mouse, Elsa et d’autres personnages protégés. La plateforme a retiré « des dizaines » de vidéos en quelques jours. Le 19 décembre, deux chaînes populaires spécialisées dans les « fausses bandes-annonces », Screen Culture et KH Studio, ont été bannies de manière permanente sous le motif de « pratiques de spam et trompeuses » plutôt qu’au titre d’une violation directe du droit d’auteur.
Pendant cette même période, les chaînes ne mettant pas en cause de propriété intellectuelle de premier rang ont prospéré. Cuentos Facinantes a gagné environ 700 000 abonnés sur le seul mois de décembre, malgré une production manifestement similaire à celle des chaînes interdites — hors personnages Disney. Le contraste alimente la lecture d’une politique de modération calibrée par le risque juridique plutôt que par la qualité du contenu.
YouTube revendique néanmoins une intensification de ses suppressions de chaînes. La plateforme a annoncé en 2025 la résiliation de 12 millions de comptes sur l’ensemble de l’année. Le PDG Neal Mohan défend pour sa part une ligne neutre sur la technologie : « Le génie réside dans la façon dont vous l’avez fait, qu’il s’agisse de quelque chose de profondément original ou créatif. Que le contenu soit généré à 75 % par l’IA ne le rend ni meilleur ni pire », déclare-t-il, ajoutant que « ce qui compte, c’est que cela ait été fait par un être humain » — formulation que les chiffres de Kapwing contredisent factuellement sur les comptes neufs.
Méta industrialise, YouTube tolère
La divergence stratégique entre les deux principales plateformes vidéo se précise. Meta a fait du contenu généré une catégorie produit à part entière. Son flux dédié Vibes a atteint deux millions d’utilisateurs actifs quotidiens en novembre 2025, en ciblant prioritairement les marchés émergents — Inde, Brésil. Jagjit Chawla, vice-président produit chez Facebook, formalise la doctrine : « Si vous, en tant qu’utilisateur, êtes intéressé par un contenu qui se trouve être généré par IA, l’algorithme de recommandation le déterminera… »
YouTube maintient un discours plus ambigu, fondé sur la valorisation du créateur. La réalité opérationnelle du flux est plus proche du modèle Meta : le mode de génération du contenu n’entre pas dans la fonction d’optimisation, seule l’engagement compte. Ce différentiel rhétorique a une portée commerciale : il préserve l’image du « creator economy » et donc la rente publicitaire premium, tout en captant les revenus issus du volume.
Repli des annonceurs et risque réputationnel
Le marché publicitaire commence à se tendre. Le 9 décembre 2025, McDonald’s Pays-Bas a retiré sa publicité de Noël générée par IA après trois jours de diffusion seulement, sous l’effet d’une vague de moqueries en ligne pointant le caractère « sans âme » de la production. L’agence de production TBWA\Neboko a indiqué que la campagne avait nécessité « des milliers de prises », ce qui interroge l’argument économique d’efficience généralement avancé pour ces formats.
Eryk Salvaggio, chercheur au Cybernetic Forests, formule le diagnostic sous-jacent : « L’information, en quantité suffisante, devient du bruit. L’AI slop est le symptôme d’un épuisement informationnel. »
L’enjeu pour les annonceurs est double. Les coûts par mille (CPM) sur les inventaires Shorts sont déjà inférieurs aux formats vidéo classiques. Une dilution de la qualité perçue de l’environnement publicitaire peut accélérer la fuite vers d’autres supports, notamment la télévision connectée premium et les plateformes de streaming par abonnement, où la rareté du contenu de marque reste préservée. L’AI slop, en tant que catégorie économique distincte, attire pour l’heure majoritairement les budgets de réponse directe et les annonceurs locaux, et beaucoup moins les marques globales sensibles à leur environnement de diffusion.
Une infrastructure de production à très bas coût
La production de ces formats repose sur un empilement d’outils accessibles : générateurs de scripts par grands modèles de langage (ChatGPT, Gemini, Claude), générateurs vidéo (Veo, Sora, Runway, Pika), banques de voix synthétiques (ElevenLabs, OpenAI), automatisation du montage (Kapwing, CapCut), publication programmée et A/B testing des miniatures. Le coût marginal d’une vidéo Shorts produite par ces chaînes est inférieur à un dollar dans la plupart des configurations. Avec un revenu moyen par mille vues YouTube Shorts compris dans une fourchette de 0,02 à 0,10 dollar selon les marchés, la rentabilité d’une chaîne dépend essentiellement de sa capacité à atteindre les seuils du programme partenaire et à durer.
Le rapport Kapwing ne dégage pas de conclusion morale et précise que la production de vidéos par intelligence artificielle n’est pas en soi nuisible. Il documente toutefois un déplacement de la chaîne de valeur : l’algorithme de recommandation et le modèle publicitaire récompensent l’échelle indépendamment de la méthode de production, ce qui crée un environnement où le contenu manuel devient économiquement moins compétitif sur les segments à forte rotation.
