À la mi-2026, le pouvoir d’achat des salaires versés en France reste inférieur à son niveau de 2021. Le rattrapage engagé depuis 2024 devait s’achever cette année, selon les anticipations formulées fin 2025 par l’Insee et la Banque de France. La remontée des prix de l’énergie provoquée par le conflit au Moyen-Orient a modifié cette trajectoire : d’après l’estimation provisoire publiée le 29 mai par l’Insee, les prix à la consommation ont augmenté de 2,4 % sur un an en mai, après +2,2 % en avril et +1,7 % en mars, alors que la hausse n’atteignait que 0,3 % en janvier.
Une perte sans précédent héritée de 2022-2023
La vague inflationniste déclenchée par la guerre en Ukraine avait porté la hausse des prix jusqu’à 6,3 % sur un an en février 2023. Les rémunérations n’ayant pas suivi le même rythme, les salaires réels — c’est-à-dire corrigés de l’inflation — ont reculé d’environ 3 % au total, selon les estimations présentées fin 2025 par Dorian Roucher, chef du département de la conjoncture de l’Insee. L’institut relevait par ailleurs qu’en moyenne en 2024, le pouvoir d’achat des salaires du secteur marchand non agricole demeurait inférieur de 1,7 % à son niveau de 2019.
Cette séquence se distingue des épisodes consécutifs aux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Les mécanismes d’indexation alors en vigueur avaient permis aux salaires de suivre presque immédiatement la progression des prix, ce qui avait limité l’érosion des rémunérations réelles. Rien de tel en 2022 et 2023 : les revalorisations sont intervenues avec retard et dans des proportions inférieures à l’inflation.
La désinflation a ensuite inversé la tendance. L’inflation harmonisée est retombée à 0,9 % en moyenne en 2025, son point bas, selon la Banque de France, tandis que le salaire mensuel de base et le salaire moyen par tête progressaient de 2,0 % en valeur nominale. Résultat : des gains réels de l’ordre de 1,0 % en 2025, après +0,9 % et +0,6 % respectivement en 2024, d’après la note de conjoncture publiée par l’Insee en décembre. La Banque de France observait de son côté que le salaire nominal moyen par tête augmentait plus vite que les prix à la consommation depuis le deuxième trimestre 2024.
Fin 2025, environ les trois quarts du terrain perdu avaient été regagnés, selon l’Insee, qui anticipait alors un retour des salaires réels à leur niveau de 2021 courant 2026. La Banque de France projetait la poursuite des gains de pouvoir d’achat salarial en 2027.
Le choc énergétique de 2026 modifie le calendrier
La flambée des cours des hydrocarbures liée au conflit au Moyen-Orient a relancé l’inflation au printemps. Dans sa note de conjoncture de mars, intitulée « Inflation ravivée, croissance fragilisée », l’Insee retient l’hypothèse d’un baril de pétrole autour de 100 dollars jusqu’en juin et prévoit un repli des salaires réels de 0,5 % au deuxième trimestre. Les revalorisations annuelles, négociées avant le choc, se situent à des niveaux inférieurs à 2 % d’après les enquêtes menées auprès des entreprises en début d’année. Dorian Roucher évoque une « perte sèche de pouvoir d’achat » pour les salariés, le regain des prix n’étant pas encore intégré aux négociations de branche et d’entreprise.
En avril, les prix de l’énergie ont progressé de 14,3 % sur un an, dont +31,4 % pour les produits pétroliers, tandis que l’inflation sous-jacente restait limitée à 1,2 %. L’acquis de pouvoir d’achat du revenu des ménages à mi-année serait négatif, à -0,2 %, selon l’institut, qui signale également une accentuation des pertes pour les agents publics. Le Smic, relevé de 1,8 % au 1er janvier, doit en revanche être revalorisé automatiquement en cours d’année dès que son indice de référence progresse d’au moins 2 % : ce seuil, franchi au printemps, produirait ses effets à l’été. Le produit intérieur brut s’est pour sa part contracté de 0,1 % au premier trimestre, d’après les comptes publiés fin mai.
Dans ses projections intermédiaires de mars, la Banque de France table sur une inflation harmonisée de 1,7 % en moyenne en 2026, avant un repli à 1,4 % en 2027 ; un scénario sévère, fondé sur une intensification du conflit, la porterait à 3,3 % cette année. Le salaire moyen par tête augmenterait de 1,9 % en 2026, après +1,8 % en 2025, ce qui laisserait le pouvoir d’achat salarial globalement stable sur l’année, puis de 2,3 % en 2027 et 2028, des rythmes supérieurs à l’inflation projetée. Ces trajectoires décaleraient le retour des salaires réels à leur niveau de 2021 au-delà de 2026, les gains supérieurs à l’inflation ne reprenant qu’à partir de 2027 dans le scénario central. Le taux de chômage atteindrait 8,0 % en 2026 avant de refluer les années suivantes.
Les revenus du patrimoine, un amortisseur inégalement réparti
Le salaire ne constitue qu’une partie des ressources des ménages. Les pensions de retraite restent indexées sur l’inflation, le gel envisagé dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale n’ayant pas été retenu dans le texte voté en décembre 2025. Les revenus du patrimoine — intérêts, dividendes, loyers — ont par ailleurs bénéficié de la remontée des taux observée entre 2022 et 2024. Selon le mécanisme décrit par Dorian Roucher, une hausse des taux conjuguée à des salaires décrochant des prix profite aux détenteurs d’actifs et pénalise les salariés.
Ce patrimoine est très inégalement réparti. Dans une étude publiée le 9 décembre 2025, portant sur des données de début 2024, l’Insee établit le patrimoine brut médian des ménages à 205 100 euros : les 10 % les moins dotés possèdent moins de 6 200 euros, quand les 10 % les mieux dotés disposent de plus de 857 700 euros et les 5 % les plus aisés de plus de 1 268 200 euros. Les 10 % de ménages les mieux dotés en patrimoine financier en détiennent 64 % de la masse totale. Les revenus associés à ces actifs suivent la même distribution : ils soutiennent le pouvoir d’achat des ménages les mieux dotés, sans équivalent pour ceux dont le salaire constitue l’essentiel des ressources.

