Du Venezuela à l’Iran, la chute de la banque suisse MBaer

Une petite banque privée de Zurich, primée comme « parmi les plus prospères » de Suisse en 2025, a été acculée à la liquidation après la première application historique de la section 311 du Patriot Act contre un établissement helvétique. L’affaire MBaer, encore peu traitée par la presse économique francophone, met au jour les limites de la supervision suisse et la portée extraterritoriale du Trésor américain.

Une cloche de vache et des commissions à six chiffres

À chaque commission importante encaissée par MBaer Merchant Bank AG, l’un de ses cofondateurs, Paul-Michel von Merey, avait pour habitude de traverser l’open space de la banque, sur les rives du lac de Zurich, en agitant bruyamment une cloche de vache. Le tintement signalait un filon : la banque facturait jusqu’à dix fois le tarif du marché pour traiter certains paiements — ceux que les autres banques refusaient.

L’établissement, fondé en 2018, affichait fin 2025 environ 4,9 milliards de francs suisses (6,2 milliards de dollars) d’actifs sous gestion, près de 700 clients et une soixantaine de salariés. Sa taille modeste l’avait placé dans la catégorie de supervision la plus basse de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma) — celle des acteurs jugés à « faible risque ».

Le 26 février 2026, le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN) du Trésor américain a publié un projet de règle visant à désigner MBaer comme institution de « préoccupation principale en matière de blanchiment de capitaux » au titre de la section 311 du Patriot Act. C’est la première fois qu’une banque suisse figure sur la liste des sociétés et pays désignés par FinCEN comme étant de « préoccupation principale en matière de blanchiment d’argent ». La mesure dite « cinquième mesure spéciale » est la plus sévère : elle interdit aux banques américaines de tenir un compte de correspondance pour l’institution visée, ce qui revient à couper l’accès direct au dollar.

Un héritage de nom et un parcours de cadres

L’identité de la banque reposait largement sur le nom de famille de son cofondateur. Mike Baer, arrière-petit-fils de Julius Bär, fondateur en 1890 du groupe bancaire éponyme, avait passé douze années chez Julius Baer Group Ltd, occupant successivement la direction de la banque privée, du trading et de l’informatique, avant d’en partir début 2005. Son curriculum mentionne ensuite des sièges d’administrateur chez Odey Asset Management et Falcon Private Bank, deux structures qui ont depuis fait l’objet de leurs propres procédures réglementaires.

La marque MBaer revendiquait publiquement « un héritage remontant à 1890, lorsque Julius Bär a posé les fondations d’une longue tradition bancaire à Zurich ». Cette filiation rhétorique, sans lien capitalistique avec Julius Baer Group, a contribué à attirer une clientèle internationale fortunée.

Trois corridors à risque : Caracas, Moscou, Téhéran

Les enquêteurs du FinCEN font remonter le profilage de la banque à 2020, autour de transactions liées au Venezuela. Les origines de la banque étaient « ancrées dans la corruption vénézuélienne », FinCEN citant des rapports selon lesquels Siri Evjemo-Nysveen, qui a siégé au conseil d’administration de 2019 à 2023, aurait facilité des paiements liés à PDVSA pour le compte de son mari, le trader italien Alessandro Bazzoni. Ce dernier avait été sanctionné par l’administration Trump en fin de premier mandat pour son rôle présumé dans un réseau de négoce pétrolier vénézuélien, sanctions ensuite levées sous l’administration Biden.

Le second corridor identifié est russe, autour du financement de l’effort de guerre en Ukraine. Le troisième, et le plus structurant, est iranien. FinCEN accuse MBaer d’avoir facilité des paiements dans le cadre d’un dispositif international de contrebande pétrolière et de blanchiment opéré par la Force Al-Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique, classée organisation terroriste étrangère par les États-Unis. L’instruction documente notamment des virements totalisant 37 millions de dollars en faveur d’une entité dénommée Turkoca Import Export Transit Co. Ltd, sanctionnée et décrite par FinCEN comme une « coquille de passage » servant à blanchir des fonds pour Téhéran. Les paiements présentaient des montants ronds caractéristiques qui auraient normalement déclenché des alertes anti-blanchiment.

Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a résumé l’accusation dans le communiqué accompagnant la mesure : MBaer aurait fait transiter « plus de cent millions de dollars dans le système financier américain pour le compte d’acteurs illicites liés à l’Iran et à la Russie ».

Le contournement organisé des contrôles dollar

L’enquête met au jour plusieurs techniques opérationnelles. Pour les clients jugés à haut risque, les paiements étaient libellés en francs suisses ou en euros plutôt qu’en dollars, afin de contourner les contrôles renforcés appliqués aux transactions en devise américaine. Les correspondances bancaires elles-mêmes étaient instables : MBaer s’est séparée en 2023 de Credit Suisse, alors son correspondant aux États-Unis (banque elle-même rachetée depuis par UBS) ; JPMorgan Chase a ensuite assuré cette fonction parmi d’autres établissements.

Les avertissements internes n’ont pas manqué. En 2024, l’administratrice Bignia Vieli, par ailleurs associée d’un cabinet d’avocats, a fait diligenter par sa propre étude une revue de l’infrastructure opérationnelle. Le rapport, qui identifiait des risques systémiques étendus, suggérait que la banque s’auto-dénonce auprès de la Finma. Aucune action corrective d’ampleur n’a suivi et les bonus de direction auraient été intégralement versés. Les salariés qui faisaient remonter des alertes auraient été soit marginalisés, soit poussés vers la sortie, selon plusieurs personnes au fait du dossier.

Deux ans de procédure suisse, une semaine de décision américaine

La Finma a engagé des procédures d’application formelles en 2024. Le régulateur a ensuite affirmé que 98 % des actifs récents de la clientèle provenaient de sources « à haut risque », et que la banque avait « activement aidé ses clients à contourner des gels d’avoirs ». Le droit suisse permet toutefois à une banque sous le coup d’une décision de la Finma de continuer son activité tant qu’elle conteste judiciairement la décision. Au début de 2026, l’ordre de liquidation prononcé par la Finma était toujours bloqué en appel.

L’intervention du Trésor américain a renversé l’équation en quelques jours. La direction générale, assurée depuis janvier 2025 par Annett Viehweg — ancienne cadre de Deutsche Bank ayant précédemment dirigé la filiale suisse de la banque publique russe Sberbank —, avait tenté de rassurer les salariés le 9 février. MBaer négociait alors avec la Finma les termes d’une auto-liquidation, les deux parties s’opposant notamment sur la mention explicite du blanchiment dans le communiqué de clôture. La désignation FinCEN du 26 février a clos le débat. La banque a retiré son appel et l’ordre de liquidation est devenu effectif après l’abandon de l’appel le 27 février. Les paiements aux clients pendant la liquidation sont plafonnés à 100 000 francs suisses.

Jusqu’à 25 salariés seront licenciés en mars et avril. Finma a parallèlement ouvert des procédures contre quatre personnes physiques associées à la banque, déjà parties au moment de l’annonce. Mike Baer et Paul-Michel von Merey ont quitté la firme et adoptent un profil discret ; le compte LinkedIn de ce dernier minimise désormais son rôle.

La portée extraterritoriale du dollar comme arme

Mark Pieth, professeur de droit à Bâle, membre fondateur du Groupe d’action financière (GAFI) et spécialiste de la criminalité en col blanc, a qualifié le déroulé d’« embarrassement » pour la place financière helvétique. « Finma a un héritage de lenteur et c’est un problème », a déclaré Pieth. « Ils ne sont pas encore là où ils devraient être… alors que FinCEN a agi brutalement et rapidement ».

Le dossier illustre un déséquilibre structurel. L’asymétrie procédurale entre les juridictions suisse et américaine est devenue le principal levier disciplinaire de l’écosystème bancaire mondial : là où Berne tolère des années de contentieux, Washington dispose d’un instrument — la section 311 — qui éteint l’accès au dollar en quelques jours. La désignation est rare et calibrée. Sa première application à un établissement suisse intervient au moment où l’administration Trump renforce sa pression maximale sur l’Iran et le Venezuela, dans un contexte de tensions militaires accrues avec Téhéran.

Pour la Suisse, le coût de réputation arrive au pire moment. Le Parlement examine actuellement un projet de loi destiné à élargir les pouvoirs de Finma, tirant les leçons de l’effondrement de Credit Suisse en 2023. Le pays s’efforce depuis plus d’une décennie de rompre avec son image d’abri offshore. La clientèle « haut risque » de MBaer attend désormais le règlement de sa situation, qui pourrait s’étendre sur plusieurs années — peu de banques suisses étant disposées à reprendre ces relations commerciales.

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