L’indice des prix alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture s’est établi à 131,1 points en juillet 2026, son plus haut niveau depuis janvier 2023, après 130,3 points en juin. L’indice des céréales a progressé de 3,4 % sur un mois, porté par une hausse de 5,8 % des cours du blé, liée aux craintes de perturbations des exportations en mer Noire et aux effets de la sécheresse dans plusieurs bassins de production. Les huiles végétales ont gagné 2 % et atteignent leur niveau le plus élevé depuis juin 2022.
La publication est intervenue deux jours après un entretien accordé à Reuters par Maximo Torero, économiste en chef de l’organisation, le 5 août. Celui-ci y anticipe une accélération des prix des matières premières agricoles, puis des prix alimentaires à la consommation d’ici la fin de l’année et davantage encore en 2027. Il évalue le délai de transmission entre les cours des matières premières et les prix de détail à trois à six mois.
Le canal énergétique, principal vecteur de transmission
Le mécanisme décrit par la FAO passe par les intrants avant de passer par les récoltes. Le pétrole intervient dans le pompage, le conditionnement, la transformation et le transport, le gaz naturel dans la synthèse de l’ammoniac, matière première des engrais azotés. Le gaz représente jusqu’à 90 % du coût de production de ces derniers.
Les données réunies par FranceAgriMer lors de son conseil spécialisé grandes cultures du 13 mai 2026 chiffrent l’ampleur du choc : Brent au-dessus de 100 dollars le baril, en hausse de 45 % depuis le début du conflit, gaz européen en progression de 32 % sans atteindre le pic de 2022, et taux de fret maritime en forte hausse, notamment de 54 % sur le segment Capesize. Début août, les cours du gaz européen évoluaient encore autour de 60 euros le mégawattheure. Selon une note de la direction générale du Trésor de mars 2026, entre 20 et 30 % des exportations maritimes mondiales d’engrais transitent par le détroit d’Ormuz.
Une exposition française structurelle sur l’azote
La France importe environ 80 % de l’azote qu’elle consomme, l’Union européenne environ 60 % de ses engrais. Les usines implantées sur le territoire, notamment celles de Yara et de Borealis, transforment le gaz naturel en ammoniac puis en ammonitrate, ce qui expose leur production au marché gazier même lorsque les flux physiques ne transitent pas par le Golfe.
Les cotations traduisent cette exposition. L’urée a bondi de 32 %. L’ammonitrate 33,5 % est passé d’environ 500 euros la tonne début mars à près de 606 euros début avril, avant de s’établir à 550 euros en avril selon les relevés professionnels. La solution azotée cotait 450 euros la tonne départ port à la mi-mai, la N39 évoluant entre 415 et 440 euros. Agreste évalue à 14,8 % la hausse du prix des engrais azotés simples sur les huit premiers mois de la campagne 2025-2026 par rapport à la période équivalente de la campagne précédente.
Deux dispositifs fiscaux s’ajoutent au choc de marché
La surtaxe sur les engrais russes et biélorusses, en vigueur depuis le 1er juillet 2025, s’applique à l’urée, à l’ammonitrate et à la solution azotée, origines qui représentaient environ 25 % des importations européennes. Le droit progressif atteignait environ 40 euros la tonne en 2025 et pourrait culminer à 430 euros en 2028 si ces flux persistaient.
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières est entré en régime opérationnel complet le 1er janvier 2026. Les chambres d’agriculture évaluent son surcoût entre 20 et 80 euros la tonne selon l’origine des produits, pour un montant estimé à 200 millions d’euros pour le secteur agricole français. La Commission européenne a écarté une suspension du dispositif pour les engrais, tout en annonçant au moins 200 millions d’euros d’aides aux exploitations les plus exposées et en suspendant pendant un an les droits de douane applicables aux importations en provenance d’autres origines. En France, un guichet d’aide à l’achat d’engrais couvre les acquisitions réalisées entre le 1er août et le 6 novembre 2026.
Les décisions d’assolement engagent la récolte 2027
Plus de 80 % des achats d’engrais de la campagne 2026 avaient été sécurisés avant la flambée, ce qui a limité l’effet immédiat sur les charges. L’incertitude porte sur les semis de la récolte 2027. Les arbitrages évoqués par les organismes techniques portent sur la réduction des doses d’azote, le report de l’ammonitrate vers la solution liquide et la révision des assolements en faveur de cultures moins exigeantes en fertilisation azotée. Benoît Piétrement, président du conseil spécialisé grandes cultures de FranceAgriMer, a fait état de craintes sur la qualité des céréales dès la récolte 2026.
Du côté de l’offre mondiale, l’édition de juin 2026 des perspectives alimentaires de la FAO anticipe un recul de 2 % de la production céréalière mondiale sur l’année, à 2 982 millions de tonnes, tandis que l’utilisation destinée à la consommation humaine progresserait de 1 %. L’organisation avait relevé dès février une réduction des emblavements de blé pour 2026, réponse des producteurs à des prix alors orientés à la baisse. Aux États-Unis, l’American Farm Bureau Federation a alerté sur les pertes encourues par les exploitations cultivant les neuf principales productions en l’absence d’aide fédérale. La mousson indienne, en retard et déficitaire, constitue un facteur de risque supplémentaire pour la production rizicole.
Le décalage avec les prix à la consommation français
Les indices français ne reflètent pas encore ce mouvement. L’Insee a confirmé le 14 août une progression de 2,1 % des prix à la consommation sur un an en juillet, après 1,8 % en juin, tirée par l’énergie, en hausse de 12,4 %, dont le gaz à 17,7 %, et par les services. Les prix de l’alimentation progressent de 1,0 % sur un an, avec un écart marqué entre les produits frais, à 3,8 % après 2,7 % en juin, et le reste du panier, à 0,6 %. Dans la grande distribution, les prix des produits d’alimentation industrielle sont stables sur un an. L’inflation sous-jacente s’établit à 1,3 %. L’indice harmonisé progresse de 2,4 % sur un an.
L’estimation provisoire des prix à la consommation d’août sera publiée par l’Insee le 28 août, les résultats définitifs le 15 septembre. La prochaine livraison mensuelle de l’indice FAO portera sur les données d’août.
