La double peine financière des ménages précaires atteint 700 euros par an

La précarité a un coût supplémentaire en France, et ce fardeau pèse lourdement sur les épaules des ménages les plus modestes. Selon une étude récente publiée par La Banque Postale et l’association Action Tank Entreprise & Pauvreté, les foyers appartenant aux 20% les plus pauvres de la population subissent un surcoût annuel moyen de 700 euros pour leurs dépenses contraintes en logement, énergie, transports et assurances. Un montant qui peut paraître dérisoire pour certains, mais qui représente jusqu’à 10% des maigres ressources d’une frange significative de ces ménages démunis.

Derrière ces chiffres alarmants se cache un phénomène complexe et insidieux : la “double peine de pauvreté”. Identifié dès les années 1960 aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce concept désigne le fait que les foyers précaires, au-delà d’un pouvoir d’achat déjà limité, sont souvent contraints de payer certains biens et services essentiels plus cher que le reste de la population.

Les raisons de cette injustice économique sont multiples. Les effets de volume jouent un rôle prépondérant : faute de moyens pour acheter en grande quantité, ces ménages subissent un renchérissement de leurs dépenses au final. L’exclusion financière entre également en jeu, leur profil de risque et leur manque de trésorerie les privant d’un accès aisé à des produits et services de qualité à moindre coût. Enfin, le déficit d’information et la localisation géographique dans des zones défavorisées accentuent cette spirale négative.

Les exemples concrets de cette “double peine” ne manquent pas. Posséder un véhicule vieillissant aux coûts d’usage élevés faute de pouvoir en changer, subir des frais bancaires exorbitants liés aux découverts répétés, ou encore payer des surprimes d’assurances dans certaines communes réputées “à risque” : autant de situations vécues au quotidien par de nombreux foyers précaires.

Cette inflation spécifique, qui “ne touche que les pauvres” selon les mots de Jacques Berger, directeur de l’Action Tank, contribue à la dégradation accélérée de leurs conditions de vie déjà difficiles, mais aussi à l’érosion rapide de leur “reste à vivre”, ce pouvoir d’achat résiduel une fois les dépenses incompressibles réglées. Pour environ 20% des ménages des deux premiers déciles de revenus, ce surcoût représente même plus de 1000 euros annuels.

Parmi les profils les plus durement touchés par ce phénomène figurent les étudiants, les bénéficiaires de minima sociaux, les personnes en situation de handicap et les ménages en cours d’accession à la propriété, souvent propriétaires de logements mal isolés générant des dépenses énergétiques excessives. Mais certaines catégories a priori moins attendues, comme les agriculteurs exploitants, subissent également de plein fouet les effets de cette double pénalité financière.

Face à cette inefficacité économique et à ces inégalités flagrantes, les experts appellent désormais à une prise de conscience et à des actions concertées des entreprises privées et des pouvoirs publics. Du côté des politiques sociales déjà en place, l’aide personnalisée au logement (APL) et l’accès privilégié au parc locatif social jouent un rôle d’amortisseur indéniable. Mais ces dispositifs souffrent d’un problème majeur de non-recours massif, que ce soit par méconnaissance ou par complexité administrative excessive.

Selon les chiffres de l’étude, 37% des foyers éligibles à l’APL n’y ont jamais recours, une proportion qui grimpe même à 72% chez la population étudiante. Pour lutter contre ce gaspillage d’aides sociales, l’Action Tank Entreprise & Pauvreté prône donc une simplification drastique des démarches administratives, mais aussi la mise en place d’attributions automatiques pour les publics les plus exposés.

Une autre piste de progrès réside dans la réduction des frais bancaires liés aux situations de fragilité financière. Cela passe notamment par une détection précoce de ces situations à risque par les établissements bancaires eux-mêmes, afin de proposer en amont des solutions d’accompagnement budgétaire, de restructuration de dettes ou d’offres commerciales adaptées.

La Banque Postale, qui compte plus de 3 millions de clients en situation avérée de vulnérabilité financière, s’érige en précurseur sur ce front. Selon Vanessa Ly, directrice des clientèles vulnérables, tout client dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté (estimé à 1158 euros par mois en 2021) est désormais automatiquement considéré comme “fragile financièrement”. Un traitement préventif visant à éviter la traditionnelle spirale des incidents bancaires et des pénalités qui s’enchaînent.

Concrètement, ces clientèles bénéficient d’un plafonnement des frais bancaires à 25 euros mensuels, ainsi que d’un accompagnement budgétaire personnalisé via la plateforme L’Appui. Celle-ci permet de vérifier leur éligibilité aux diverses aides sociales existantes, de procéder à un réexamen complet de leurs dépenses, mais aussi de les orienter vers des solutions financières “inclusives” comme le microcrédit.

C’est notamment le cas pour l’achat d’un véhicule neuf, généralement moins coûteux à l’usage qu’une vieille automobile d’occasion. “Il a fallu convaincre certaines entreprises qu’en finançant ce type d’acquisition pour des publics modestes, elles créaient en réalité de la solvabilité en réduisant leurs dépenses contraintes de mobilité”, explique Jacques Berger.

Loin d’être un acte de pure philanthropie, ce genre de démarche relève selon lui d’un pragmatisme économique vertueux : en facilitant l’accès à des biens et services véritablement abordables, les entreprises privées comme les acteurs publics contribuent à enrayer le cercle vicieux de la précarité et des inégalités grandissantes. Un impératif social, mais aussi la clé pour conquérir durablement ces clientèles trop longtemps délaissées.

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