La politique américaine de relance des métaux critiques, destinée à réduire la dépendance à la Chine, a multiplié les annonces de financements publics sans accroître sensiblement la production nationale. Selon une enquête du Financial Times, elle a en revanche fortement stimulé l’activité de lobbying à Washington. L’enjeu prend une dimension immédiate : la suspension par Pékin de ses contrôles élargis à l’exportation sur les terres rares expire le 10 novembre, et aucun texte chinois de prolongation n’a été publié à ce jour.
L’échéance du 10 novembre
La Chine domine l’extraction et surtout la transformation de nombreux métaux indispensables à l’industrie, à la défense et à la transition énergétique. Depuis le 4 avril 2025, elle soumet à licence l’exportation de sept terres rares moyennes et lourdes : samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutécium, scandium et yttrium. Le 9 octobre 2025, elle a annoncé un ensemble élargi de six mesures visant cinq terres rares supplémentaires, les équipements et technologies de production, les batteries au lithium, le graphite et les produits fabriqués hors de Chine contenant des terres rares d’origine chinoise.
Date
Étape
4 avril 2025
Licence obligatoire pour l’exportation de sept terres rares
9 octobre 2025
Annonce de six mesures élargies, y compris extraterritoriales
7 novembre 2025
Suspension de ces six mesures jusqu’au 10 novembre 2026, dans le cadre de la trêve commerciale sino-américaine
Fin septembre 2026
Annonce américaine d’une prolongation de la trêve jusqu’au 10 janvier 2027, sans texte chinois correspondant publié
10 novembre 2026
Expiration de la suspension, sauf nouvelle annonce de Pékin
Sources : ministère chinois du Commerce, Maison Blanche, Trésor américain.
Le régime de licence instauré en avril 2025 n’a jamais été suspendu et continue de s’appliquer au cas par cas. Les expéditions chinoises d’aimants à base de terres rares vers les États-Unis ont reculé de 28,7 % en septembre par rapport à août, tandis que celles à destination du Vietnam progressaient de 57,5 %, selon les données de Metal.com.
Une explosion des dépenses de lobbying
Pour répondre à cette dépendance, l’administration Trump a multiplié les prêts, prises de participation et contrats publics en faveur de mines et d’usines de transformation, conclu des accords avec des producteurs étrangers et prévu des stocks d’urgence. Selon le Financial Times, quatorze sociétés minières ayant obtenu un accord avec le gouvernement ont consacré plus de 11,5 millions de dollars au lobbying fédéral en 2025 et au premier semestre 2026, contre environ 2,5 millions en 2024.
Société
Projet ou soutien public
Dépenses de lobbying
Twin Metals (filiale d’Antofagasta)
Mine de cuivre et nickel au Minnesota, levée d’un moratoire minier votée par le Sénat par 50 voix contre 49 en avril
Au moins 600 000 dollars versés au cabinet de David Bernhardt
NioCorp
Mine de terres rares au Nebraska, jusqu’à 10 millions de dollars de financement conditionnel, demande de 800 millions à l’Export-Import Bank
560 000 dollars en 2025, contre zéro en 2024
Korea Zinc
Fonderie de 7,4 milliards de dollars soutenue par le gouvernement
600 000 dollars par trimestre depuis mi-2025
American Tungsten & Antimony
Discussions sur un financement public pouvant atteindre 18 millions de dollars
Au moins 550 000 dollars en 2025-2026, contre zéro en 2024
US Antimony
Contrat du Pentagone jusqu’à 245 millions de dollars de lingots d’antimoine
170 000 dollars en 2025, contre 30 000 en 2024
Source : Financial Times, d’après les déclarations fédérales de lobbying.
Le cabinet fondé en juin 2025 par David Bernhardt, ancien secrétaire à l’Intérieur de Donald Trump, revendique plus de soixante clients, dont BHP et Barrick Mining, pour 16 millions de dollars d’honoraires cumulés. D’autres cabinets employant d’anciens collaborateurs du président travaillent pour des sociétés du secteur. Les élus démocrates dénoncent des liens financiers entre certains bénéficiaires et l’entourage présidentiel, citant notamment un accord de 1,4 milliard de dollars conclu avec Vulcan Elements et ReElement Technologies quelques mois après l’investissement dans Vulcan d’un fonds de capital-risque soutenu par Donald Trump Jr. Les sociétés concernées soulignent pour leur part que leurs projets restent soumis aux procédures d’évaluation environnementale et réglementaire.
Une production nationale quasi stable
Les résultats industriels restent limités. Selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis, la valeur de la production métallique américaine est passée de 33,6 milliards de dollars en 2024 à 38,1 milliards en 2025, une hausse imputable pour l’essentiel à celle des cours, l’emploi du secteur étant resté quasi stable. L’organisme recense plus de 400 gisements sans production active de métal, contre 160 dans l’évaluation précédente, l’écart s’expliquant en partie par l’ajout du cuivre, du plomb, de la potasse, de l’argent et de l’uranium à la liste des minéraux critiques. Une large part des financements annoncés reste conditionnelle et non décaissée. Certains bénéficiaires sont des sociétés minières en phase d’exploration, sans chiffre d’affaires, et d’autres s’approvisionnent à l’étranger plutôt que de produire aux États-Unis : US Antimony achète une partie de ses lingots sur le marché, hors Chine et Russie, avant de les retraiter selon les spécifications fédérales. Le projet de cuivre Resolution de BHP et Rio Tinto en Arizona reste bloqué par des contentieux. Les industriels de la défense américains ont averti en octobre qu’ils ne pourraient pas respecter l’échéance du 1er janvier 2027 pour cesser d’utiliser des aimants chinois dans les équipements militaires.
L’Europe accélère ses projets stratégiques
L’Union européenne, tout aussi dépendante de la Chine, a choisi une approche fondée sur la labellisation de projets et la mutualisation des achats. Le règlement sur les matières premières critiques, en vigueur depuis le 11 avril 2024, fixe pour 2030 des objectifs couvrant 10 % de la consommation européenne de matières stratégiques par l’extraction, 40 % par la transformation et 25 % par le recyclage. Moins de 1 % des terres rares sont aujourd’hui recyclées dans l’Union, selon la Commission.
Date
Décision européenne
11 avril 2024
Entrée en vigueur du règlement sur les matières premières critiques
25 mars 2025
Première liste de 47 projets stratégiques dans 13 États membres
3 décembre 2025
Adoption du plan RESourceEU, avec environ 3 milliards d’euros mobilisés via la BEI et InvestEU et la création d’un centre européen pour les achats conjoints et les stocks
9 octobre 2026
Deuxième vague de 46 projets dans 16 États membres, dont six en France
Source : Commission européenne.
La France occupe une place notable dans ce dispositif. À Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, l’usine Caremag de Carester doit entrer en service fin 2026 pour recycler 2 000 tonnes d’aimants et raffiner 5 000 tonnes de concentrés miniers par an ; le site a été retenu dans la deuxième vague pour la séparation des terres rares lourdes, dont le dysprosium et le terbium. Imerys développe dans l’Allier le projet Emili d’extraction de lithium, et plusieurs projets alsaciens, portés notamment par Eramet et Viridian Lithium, visent l’extraction de lithium dans les eaux géothermales du bassin rhénan. Les deux approches se heurtent aux mêmes contraintes : délais d’autorisation, financement de projets à long horizon et dépendance persistante à la transformation chinoise. Une nouvelle mine ou une usine de raffinage requiert généralement plusieurs années entre l’annonce, l’obtention des permis, le bouclage financier et la mise en production. La Commission prévoit un nouvel appel à projets stratégiques avant la fin de l’année.
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