Le directeur général du groupe industriel suisse ABB, Morten Wierod, a formulé une mise en garde adressée aux responsables politiques européens concernant la trajectoire économique du continent face à la flambée des prix de l’énergie. Selon ses déclarations recueillies par le Financial Times, l’absence de mesures de déréglementation pourrait conduire à une crise de l’emploi d’ampleur significative si les institutions communautaires ne modifient pas leur approche réglementaire.
Le dirigeant, interrogé lors d’un entretien réalisé à New York, a souligné que les législateurs européens n’avaient pas fait preuve d’une réactivité suffisante en matière de simplification administrative, alors même que la hausse des coûts du gaz fragilise la position concurrentielle du continent par rapport aux États-Unis. Il a rappelé que le rapport commandé par la Commission européenne et rédigé par l’ancien président du Conseil italien Mario Draghi, publié il y a près de deux ans, n’avait fait l’objet que d’une mise en œuvre très partielle.
Le responsable d’ABB a indiqué qu’il espérait que les autorités ne soient pas contraintes d’attendre la survenue d’une crise de plus grande ampleur, génératrice de pertes d’emplois massives, pour adopter le degré d’urgence nécessaire. Il a précisé que le marché unique européen devait procéder non seulement à une simplification de son cadre normatif, mais également à une suppression effective de certaines dispositions législatives, ce qui permettrait, selon lui, de renforcer la dynamique de croissance économique au sein de l’Union.
ABB, dont le siège social se situe à Zurich, figure parmi les groupes industriels et technologiques les plus importants d’Europe, avec une capitalisation boursière avoisinant les 200 milliards de dollars. L’entreprise emploie environ 52 400 personnes sur le territoire européen, un effectif quasiment deux fois supérieur à celui de ses opérations aux États-Unis, marché qui constitue toutefois sa principale source de revenus.
Concernant le plan annoncé cette semaine par les institutions bruxelloises, visant à instaurer de nouvelles règles destinées à réduire la dépendance technologique vis-à-vis de fournisseurs étrangers, Morten Wierod a estimé que ce type d’initiative pourrait engendrer des conséquences imprévues et entraîner une augmentation des coûts pour les entreprises. Il a précisé que le groupe défendait le principe d’ouverture commerciale et que l’élaboration d’un cadre législatif articulé autour de la promotion de la production européenne comportait systématiquement des effets secondaires.
Cette intervention s’inscrit dans une série de déclarations émanant de dirigeants d’entreprises appelant à un allègement des contraintes administratives. En octobre, les directeurs généraux de TotalEnergies et de Siemens avaient adressé une lettre ouverte au président français Emmanuel Macron et au chancelier allemand Friedrich Merz, demandant l’abandon d’une directive majeure relative au devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité. Les institutions européennes ont par la suite adopté, au mois de mars, des amendements visant à restreindre le champ d’application de ce texte.
La Commission européenne a par ailleurs engagé un programme de simplification réglementaire, dont elle évalue l’impact à environ 15 milliards d’euros d’économies annuelles pour les entreprises et les administrations publiques. Néanmoins, la mise en œuvre des recommandations issues du rapport Draghi de 2024, qui avait mis en évidence un écart de productivité croissant entre les économies américaine et européenne, demeure limitée, seulement 10 % des 383 propositions formulées ayant été concrétisées selon un outil de suivi disponible en ligne.
Le dirigeant d’ABB a néanmoins reconnu certains atouts structurels du continent européen, notamment la qualité de sa main-d’œuvre, l’accès à un système éducatif performant et une expérience reconnue en matière de gestion de crise, illustrée par la capacité de l’Union à réduire sa dépendance au gaz russe, passée de 35 % à 10 % en une seule année.
Il a toutefois précisé que les pressions concurrentielles s’intensifiaient en raison de l’inflation des prix du gaz consécutive aux perturbations des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient, liées au conflit impliquant l’Iran. Il a estimé que l’approvisionnement énergétique de l’Europe ne serait pas remis en cause sur le plan quantitatif, mais que les niveaux de prix observés en 2022 devraient perdurer en 2026 et en 2027, avec un impact différencié sur la compétitivité européenne par rapport aux États-Unis, ces derniers disposant de ressources gazières domestiques.
La commissaire européenne à l’emploi, Roxana Mînzatu, a indiqué mercredi que la hausse des prix de l’énergie pourrait entraîner la suppression de jusqu’à 1,3 million d’emplois au sein de l’Union européenne. ABB mène par ailleurs des actions de représentation auprès des décideurs européens en faveur de l’accélération de l’électrification, de l’efficacité industrielle et de la décarbonation, présentées comme des leviers prioritaires pour renforcer la compétitivité du bloc.

