Le patrimoine des très grandes fortunes est concentré, mesurable et se chiffre en centaines de milliards d’euros, ce qui en fait une cible budgétaire naturelle dans un pays dont le déficit public atteint 152,5 milliards d’euros. Reste à savoir ce qu’une taxation de ces patrimoines peut réellement financer. Un exercice arithmétique permet d’en fixer la borne supérieure : que rapporterait, chaque année, la confiscation pure et simple de l’intégralité de ces fortunes ? Si même ce scénario extrême produit un effet budgétaire limité, aucun dispositif réaliste ne peut à lui seul constituer une réponse d’ampleur au déficit.
Le calcul appliqué aux États-Unis
L’exercice a été mené sur données américaines à partir des chiffres de Forbes de juin 2026, qui recensent 9 240 milliards de dollars de patrimoine pour près d’un millier de milliardaires. En laissant le premier milliard à chacun, la somme mobilisable atteint environ 8 300 milliards de dollars.
Les hypothèses retenues sont délibérément favorables au rendement. L’État revendrait la totalité des actifs saisis sans décote par rapport aux prix de marché. Les nouveaux détenteurs, fonds de pension, fondations, investisseurs étrangers ou particuliers, acquitteraient chaque année le même montant d’impôt que celui perçu auparavant des milliardaires. Aucune démarche d’évitement ne serait entreprise, aucune fuite de capitaux ne surviendrait. Aucun produit issu d’une expropriation ultérieure de nouvelles fortunes n’est comptabilisé.
Le produit de la cession réduirait l’encours de dette, permettant de dépenser davantage à déficit inchangé. Le taux réel des titres du Trésor américain indexés sur l’inflation s’établissant autour de 3 %, la charge d’intérêts réelle diminuerait d’environ 250 milliards de dollars par an, ramenés à 210 milliards après prise en compte des recettes fiscales perdues sur ces intérêts. Rapportée aux 10 988 milliards de dollars de dépenses publiques consolidées de 2025, la somme représente un peu moins de 2 % de dépense supplémentaire.
La mise en perspective est éclairante. Les dépenses publiques réelles par habitant, en dollars 2025, sont passées de 25 348 dollars en 2015 à 32 133 dollars en 2025, soit 2,4 % par an en rythme composé. L’expropriation intégrale financerait environ dix mois de cette croissance, et ne ramènerait la dette détenue par le public qu’à son niveau de 2022. Une variante élargie, prélevant la moitié des patrimoines compris entre 100 millions et un milliard de dollars et la totalité au-delà, porterait le produit à environ 13 000 milliards de dollars, soit près de 3 % des dépenses, ou quinze mois de progression.
Transposition aux finances publiques françaises
Appliquée aux ordres de grandeur français, la même arithmétique donne des résultats de nature comparable. Selon le classement annuel du magazine Challenges, les 500 premières fortunes professionnelles de France pèsent 1 128 milliards d’euros en 2025, contre 170 milliards vingt ans plus tôt, un total multiplié par 6,6 entre 2005 et 2025 alors que les prix à la consommation progressaient de 38 % sur la période. Forbes recense plus de cinquante milliardaires français en 2026, plaçant la France au troisième rang européen.
En face, la dette publique atteignait 3 460,5 milliards d’euros fin 2025 au sens de Maastricht, soit 115,6 % du PIB, et 3 536,1 milliards au premier trimestre 2026 selon l’Insee. La charge d’intérêts des administrations publiques est passée de 35 milliards d’euros en 2020 à 64,7 milliards en 2025, et devrait dépasser 70 milliards en 2026, le taux de l’OAT à dix ans étant remonté d’environ 0 % en 2020 à 4,1 % en août 2026. Les dépenses publiques représentent 57,3 % du PIB, soit environ 1 600 milliards d’euros par an, premier rang de l’OCDE.
L’affectation intégrale des 1 128 milliards d’euros du classement Challenges à la réduction de la dette permettrait d’économiser, selon le taux retenu, entre 22 et 40 milliards d’euros d’intérêts annuels. Soit de l’ordre de 1,4 % à 2,5 % des dépenses publiques, ou l’équivalent de 15 % à 26 % du déficit public de 2025. Les réserves méthodologiques valent ici avec une force particulière : les montants du classement Challenges recouvrent des patrimoines professionnels familiaux, largement constitués de participations de contrôle dans des sociétés cotées, dont la valeur de marché ne correspond pas au produit réalisable d’une cession forcée.
Des recettes annoncées très éloignées du besoin de financement
Ces ordres de grandeur éclairent les estimations avancées lors des débats parlementaires. La taxe Zucman, dispositif d’imposition plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros visant environ 1 800 foyers fiscaux, a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale le 20 février 2025, rejetée par le Sénat le 12 juin, puis écartée de nouveau par les députés le 31 octobre 2025 par 228 voix contre 172. Ses promoteurs en estimaient le rendement entre 15 et 25 milliards d’euros par an, Gabriel Zucman avançant un montant proche de 20 milliards, ses détracteurs le situant autour de 5 milliards. Rapportées au déficit public de 152,5 milliards d’euros, ces fourchettes couvrent de 3 % à 16 % du besoin de financement annuel.
Le dispositif finalement retenu par la loi de finances pour 2026, promulguée le 19 février 2026 après engagement de responsabilité au titre de l’article 49-3, est une taxe annuelle de 20 % assise sur la valeur vénale de certains actifs non affectés à une activité opérationnelle détenus par des holdings patrimoniales, codifiée à l’article 235 ter C du Code général des impôts. Le périmètre a été réduit à une liste limitative de biens somptuaires, la trésorerie, les placements financiers et les titres de participation ayant été expressément exclus de l’assiette. Le rendement attendu, initialement chiffré à environ un milliard d’euros pour un taux de 2 %, a été ramené par la ministre des Comptes publics à une centaine de millions d’euros. La première imposition portera sur les exercices clos à compter du 31 décembre 2026, pour un règlement au printemps 2027.
Deux architectures fiscales difficilement comparables
La comparaison transatlantique appelle une précision. Les taux d’imposition américains sont plus progressifs que ceux en vigueur en Europe et au Royaume-Uni, les États-Unis reposant davantage sur l’impôt sur le revenu, accordant des crédits d’impôt remboursables au bas de la distribution et ne disposant pas de TVA nationale. Les États européens collectent en revanche davantage de recettes, largement au moyen de prélèvements à assiette large, taxes sur la consommation et cotisations sociales, qui atteignent les classes moyennes, et consacrent ces ressources à des transferts monétaires plus importants, où se joue l’essentiel de leur redistribution. En France, les prélèvements obligatoires représentent 43,6 % du PIB en 2025 et la protection sociale absorbe environ 52 % des dépenses publiques.
Sur les mesures harmonisées de l’OCDE, les dépenses de santé financées collectivement, régimes publics et assurance obligatoire confondus, atteignaient environ 12 400 dollars par habitant aux États-Unis en 2024 contre environ 6 200 dollars en France. L’assurance volontaire et les paiements directs des ménages ajoutaient environ 2 500 dollars aux États-Unis contre 1 150 dollars en France, les seuls paiements directs s’établissant autour de 1 600 dollars contre 700 dollars, alors même que la population française est sensiblement plus âgée.
Consommation, investissement et pouvoir budgétaire
Deux arguments non budgétaires accompagnent le débat sur la taxation du capital. Le premier tient à la visibilité de la consommation ostentatoire. Dans le rapport remis à la présidence brésilienne du G20 en juin 2024, Gabriel Zucman estime la consommation des milliardaires américains hors philanthropie à 0,1 % de leur patrimoine par an, de sorte qu’une expropriation de 50 % ou 75 % ne modifierait pas leur niveau de dépense courante. Les mêmes travaux évaluent à environ 0,6 % de leurs actifs les impôts personnels acquittés et à environ 22 % des profits les impositions au niveau des entreprises, la part principale des profits étant réaffectée à l’épargne et à l’investissement.
Le second argument porte sur le pouvoir associé à la fortune. Des travaux de science politique publiés dans l’American Political Science Review concluent que l’effet de la dépense de campagne est faible lors des élections générales et plus marqué dans les scrutins où l’information des électeurs est moindre, primaires, sièges vacants et élections locales. Une mise en regard donne la mesure de l’autre pouvoir en jeu : rapportées aux 925 parlementaires des deux chambres, les quelque 1 600 milliards d’euros de dépenses publiques annuelles représentent près de 1,7 milliard d’euros par parlementaire et par an.
