Le gendarme du nucléaire fustige la politique énergétique française

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“Nous allons pour la première fois depuis des décennies relancer la construction de réacteurs nucléaires.” La petite phrase d’Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée du 9 novembre 2021 fut un tsunami. Trois mois plus tard, le président confirmait son propos télévisé en annonçant à Belfort la construction de six EPR. Et probablement de huit autres dans un second temps. Il ajoutait qu’”aucun réacteur en état de produire ne doit être fermé”. La filière nucléaire sablait alors le champagne. Avec les EPR et la continuation du parc existant, EDF voyait son horizon dégagé pour les cent prochaines années.

Aujourd’hui, Macron réélu, il ne restait plus qu’à mettre en place ce beau programme. Et c’est là que le bât blesse. Ce mardi après-midi, devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), le président de l’Autorité de sûreté nucléaire Bernard Doroszczuk a refroidi son auditoire. Les annonces de Macron d’abord. Le président de l’ASN a dit qu’à ce stade, les éléments de l’autorité ne permettent pas de valider l’idée que les réacteurs du parc pourraient poursuivre leur fonctionnement au-delà de 50 ans. Bernard Doroszczuk a également critiqué un des scénarios de RTE pour 2050 qui implique la poursuite de certains réacteurs nucléaires au-delà de… 60 ans. “Ce scénario présente un risque d’engager le système électrique dans une impasse si le nombre de réacteurs aptes à fonctionner serait insuffisant, dit le président de l’Autorité (..) Il ne faudrait pas que faute d’anticipation suffisante, la poursuite de fonctionnement des réacteurs soit considérée comme une variable d’ajustement d’une politique énergétique mal calibrée.” Fermez le ban.

Bernard Doroszczuk est aussi revenu sur les fragilités industrielles du nucléaire. Certaines, liées au retard de l’EPR de Flamanville, à l’arrêt des deux réacteurs de Fessenheim, à l’impact du programme de maintenance des centrales (le grand carénage) et au Covid-19 étaient prévisibles. Ce qui ne l’était pas c’est la décision d’EDF de mettre à l’arrêt plusieurs réacteurs suite à la détection d’anomalies inattendues de corrosion sous contraintes sur des tuyauteries annexes du circuit primaire de certains réacteurs. “Le traitement de ces anomalies prendra plusieurs années”, indique Bernard Doroszczuk.

Le président de l’Autorité a également évoqué la fragilité de l’industrie du cycle du combustible. A horizon 2030, les piscines d’entreposage des combustibles usés à La Hague pourraient être saturées. Orano, l’ex Areva, va devoir mettre en place des parades temporaires pour faire face à ce risque. Pour l’usine Mellox d’Orano, qui fabrique du combustible Mox avec le plutonium issu du retraitement des combustibles usés, la situation est encore plus critique. Les difficultés de fonctionnement de cette unité se sont aggravées en 2021. Bernard Doroszczuk dénonce un déficit d’anticipation. “Ces difficultés induisent une saturation dès 2022 des capacités d’entreposage des matières plutonifères qu’il faut gérer en urgence. (…) Les capacités de retraitement de l’usine d’Orano se sont vu fragilisées du fait de corrosion plus rapide que prévu découvertes tardivement sur certains équipements indispensables au fonctionnement de l’installation. Chacun de ces événements, s’ils s’aggravaient, pourraient dégrader encore la marge à la saturation des piscines de La Hague et pourraient par ricochet et par effet systémique fragiliser le fonctionnement des centrales nucléaires dans la mesure où elles ne pourraient plus évacuer les combustibles usés de leurs installations.”

Enfin, le gendarme du nucléaire a enjoint le futur gouvernement à prendre une décision sur la poursuite ou non du retraitement du combustible usé à l’horizon 2040. “Quelle que soit la décision prise, il faudra en anticiper les conséquences. Soit prévoir la rénovation des installations actuelles si le retraitement est poursuivi. Soit anticiper la mise ne place de solutions alternatives.”

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